LUNDI 11 MARS 2019 - 18H48

Aux Canaries, les Russes sont en passe de prendre le pouvoir. Economique je veux dire.
Les Anglais étaient venus là pour y passer leur vieux jours et il semble que ce soit fait si j'en juge par leur état général. En plus ils ont au fond des yeux la nostalgie de leur pays à la dérive et de son climat de merde. Les Allemands sont toujours là bien sur, mais comme d'habitude avec eux depuis quelques décennies, quand ils sont là, ils se font discrets, ils sont de passage. Aucune velleité de domination. De toute manière ils savent très bien que le seul pouvoir est celui de l'argent et donc il n'est nul besoin d'en rajouter.
Pour les autres, Français, hollandais, belges etc, leur présence est aussi marquante qu'Olivier Giroud en équipe de France de foot.
Donc les Russes sont arrivés aux Canaries.
Le 1er trait marquant des Russes, c'est leur façon de se parler. Les hommes se gueulent dessus dès qu'ils ont quelque chose à se dire. Et en règle générale, qu'ils soient occupés à faire quelque chose d'autre que picoler ou que l'heure des réjouissance soit déjà là, ça gueule, ça parle fort, ça s'esclaffe sans retenue. Heureusement, la langue russe est assez belle à entendre.
2ème trait majeur, l'homme russe semble prêt à tout instant à tuer quelqu'un et la femme russe à justifier tous les phantasmes qu'on lui attribue. Ces 2 caractères pouvant être assez rapidement corrélés d'ailleurs.
Je prends mes marques à San Miguel. Au fond, c'est la 1ère fois que je me retrouve à 100% dans ma nouvelle vie. Du temps, j'en ai. Je me suis concocté un petit programme de remise en forme de Lullaby qui va m'occuper durant les 3 prochaines semaines et c'est parfait. J'ai d'ailleurs bien commencé aujourd'hui, ce qui m'a permis de passer sans encombre cette 1ère journée de solitude après le départ de Sébastien.

scalou

MERCREDI 13 MARS 2019 - 10H59

8h à San Miguel. Il fait frais.
Le ciel est aussi bleu qu'hier.
Une banane, des céréales au jus d'orange et un café, la journée commence.
Quelques pages de Houellebecq provoque chez moi une réflexion que j'accepte volontiers le matin. Le soir c'est plus compliqué. Surtout en période d'abstinence qui durera ce qu'elle durera.
Cette réflexion est intéressante et probablement indispensable. Pour résumer je pourrais la formuler sous forme de question : qu'est-ce que je fout là ? Et contrairement à ce bon Michel, je trouve assez vite un début de réponse en raisonnant par l'absurde. Et si je n'étais plus là... Et bien immédiatement, je redécouvre tout le goût que j'ai pour la vie en générale et la vie sur le bateau en particulier. Je ne sais pas comment tout ça va se passer précisément mais ce que je sais, c'est que je suis exactement dans les conditions dont j'ai pu rêver. J'ai du temps, je fais ce que je veux et les questions que j'ai à résoudre sont on ne peut plus concrètes. Changer une roue à aube de pompe de refroidissement moteur peut sembler trivial à beaucoup mais demande de l'analyse, de la réflexion et confère une once de connaissance supplémentaire une fois réalisé. Et un certain sentiment d'accomplissement aussi. Hier fût une belle journée de ce point de vue là (Charriot de grand-voile entièrement revu, génois nettoyé, affalé et livré chez le réparateur local et donc pompe de refroidissement du moteur revue).
J'ai bien conscience que dans cette voie, je ne vais pas être de plus en plus entourré. Faut quand-même admettre que ça peut faire un peu juste comme préocupations pour permettre une vie sociale à peu près "normale"...
J'ai une expérience à mener aussi mais il faut attendre encore un peu pour que les conditions soient réunies.

roue

MERCREDI 13 MARS 2019 - 20H20

J'aime Houellebecq.
Son absurde me parle. Il m'a toujours parlé.
Depuis "les particules élémentaires" qui m'avait tant captivé, tant nous vivions à l'époque dans un monde Houellebecquiain, en passant par "l'extension du domaine de la lutte" où l'absurde peut prétendre rivaliser avec celui de Camus, je me suis toujours senti à mon aise dans l'univers de Houellebecq.
Et puis voilà "Sérotonine" que je termine aujourd'hui.
Mon statut de fan ne me laissait que peu de doute quant à l'accueil que j'allais réserver à son dernier opus comme on dit, mais il s'est quand même passé une chose inattendue.
Pour la 1ère fois, j'éprouve un sentiment de compassion pour son auteur en constatant que nous ne sommes pas fait du même bois. Et mon essence semble un peu plus solide que la sienne. En même temps, il faut avoir de la merde dans les yeux, ou de l'amour, pour ne pas s'en être rendu compte avant. Du coup, je suis tout surpris, et même enchanté, de constater que cette lecture ne m'affecte pas plus ou moins durablement en me menant sur les chemins tristes du cynisme mais au contraire me révèle une évidence : je ne suis pas fait comme ça. Et même je suis à peu près l'inverse. La vie ne mène nulle part, et pourquoi en serait-il autrement, prétentieux que je suis, mais c'est juste notre finalité. Aucun espoir superflu mais juste faire ce pour quoi nous sommes faits sans autre ambition que de le faire le mieux possible.
Et c'est ainsi que les hommes devraient vivre.

JEUDI 14 MARS 2019 - 22H13

Le foot
Le foot est définitivement un sport de blaireau. L’esprit d’équipe : 1 cerveau pour 11 joueurs, sans compter les remplaçants. Je suis devant une bière dans le pub préféré de Tristan a Ténérife. En même temps il ne doit pas en connaitre beaucoup d’autres ici. Je regarde un 8ème de finale retour de ligue Europa, Arsenal vs Rennes. Ça faisait longtemps que je n’avais pas regardé vraiment un match de foot. Et je sais pourquoi.
Quelle purge!
Heureusement que toutes les 10mn passent les Pogues, on ne sait pourquoi vu l’âge moyen de la clientèle. Peut-être leur reprise du folklore britt... en plus la bière est insignifiante comme Marlène Schiappa au salon de l’agriculture . Dorada ou Stella. Putain de spanish !
Demain promis je m’intéresse au vélo. Le Paris-Nice ou une merde du genre. En plus il faut que j’aille, en vélo donc, à Los Abrigos chercher de la colle epoxy. C’est dur le vélo ! Surtout ici.
Putain c’est la mi-temps !!!
Faut savoir dire stop.
Je m'en vais retrouver Robinson dans ses limbes...

DIMANCHE 17 MARS 2019 - 23H20

Pour ceux qui se posent la question, et ils sont nombreux (ou pas d’ailleurs, quelle importance), quel est l’intérêt de vivre sur un bateau, de naviguer ? Et pour moi qui me la pose à peu près quotidiennement... Je ne sais pas encore répondre à cette question.
Mais si je commence par le début, c’est assez simple. A l’instant même où j’écris ces lignes, je suis bien. Je n’ai pas envie d’être ailleurs.
La nuit dernière, je n’ai pas bien dormi. J’étais hanté par des idées désordonnées, des réminiscences de ma vie d’avant. L’insomnie qui s’accroche sur les aspérités qu’on a laissé traîner.
Et puis aujourd’hui, jour de la Saint Patrick, tout s’est passé sans problème. J’ai coché 2 cases dans mon plan de travail sur Lullaby, j’ai lu, et puis je suis allé prendre une bière au pub du coin. Dégueulasse évidemment. Et puis je me suis rendu compte que j’avais juste envie de rentrer au bateau. En fait, ce qui est assez intéressant c’est que je suis de plus en plus content d’être dans cette situation. La solitude n’est qu’une illusion dans le monde dans lequel nous vivons et dans ma situation en particulier. Mes voisins de pontons, français, sont assez cool. Raphael, Julie et la petite Gaia. Ersatz d’ami, d’amante et de petit fils (Gaia a 3 ans). Je crains pour eux que leur séjour ne s’éternise jusqu’au point de rupture, ça fait 2 ans qu’ils sont là. Mais pour le moment, ils me conviennent parfaitement. Ils sont mon garde-fou. Mon projet n’est pas celui-là. Dans 2 semaines je repars et ça fait la différence.
Pour le moment, si je devais répondre à la question du début, je dirai que c’est dans cette alternance de voyage et d’escale que se trouve ma vérité. Une vie de marin quoi...

LUNDI 18 MARS 2019 - 10H48

Jean de la Lune
Cayetano est un bon gars. En plus il connait bien son affaire. C'est un compétiteur sur des bateaux de régate du genre qui marchent bien. Il est venu ce matin pour discuter de la mise à sec de Lullaby et de la réparation du safran. Ce sera donc vendredi pour la sortie du bateau. Démontage du safran puis occultation temporaire du passage de la mèche puis remise à l'eau pour une semaine. ça me permettra de rester sur Lullaby durant cette période en évitant de finir posé au fond comme le 2 mats Jean de la Lune qui cette nuit a doucement coulé amarré au ponton d'en face. Une voie d'eau a du se déclarer et ils n'ont rien pu faire. Ce matin il est posé au fond avec probablement 2m d'eau à l'intérieur. C'est triste à voir.

jeandelalune

J'ai commencé à étudier le programme pour la suite.
Si le bateau est en état, et il devrait l'être si tout se passe bien, je pourrais aller faire un tour vers Ibiza et ses mouillages intéressants avant de poser Lullaby à Barcelone. Le Reial Club Maritm de Barcelona semble tout à fait approprié. Le prix semble correcte et la situation proche de l'aéroport avec des directs pour Bordeaux me plait bien. Et puis si y'a moyen de distribuer un taquet ou 2 au détour d'une rue de Barcelone parmi les whites et les blancos...

JEUDI 21 MARS 2019 - 21H14

Tenerife, Tenerife. Mon désert des Tartares.
Si tant de gens se pressent ici, ce n'est certainement pas pour y rencontrer Dieu ou la Vérité mais plus probablement avec le vague espoir que le surplus de soleil et sa promesse d'une production accrue de vitamine D leur apportera un peu de répit face à la déprime chronique de leur femme grossissante, eux-même ayant déjà depuis longtemps rendu les armes devant leur propre déchéance. Et puis la pinte à 2,50 euros est tout de même un argument à ne pas négliger.
Autant dire qu'on a pas affaire aux interlocuteurs appropriés pour parler du sens de la vie. Et malheureusement, celà déteint sur le comportement des canariens qui pour la plupart vivent du tourisme. Sans avoir une parfaite maîtrise de la langue, il me semble impossible de sortir du schéma serveur-client. D'autant plus d'ailleurs, et ce n'est pas à leur honneur, si l'on est pas Russe ou Allemand mais surtout archi-blindé. Je dis ça mais je comprends parfaitement en même temps. La marche du monde vu à travers le regard d'une ou d'un canarien qui doit sa subsistence à un boulot de larbin dans un de ces endroits, et ils sont nombreux, qui défigurent son archipel et dans lesquels il ne mettra jamais les pieds autrement qu'avec un uniforme lui assurant l'accès aux toilettes qu'il doit nettoyer tous les jours, ça n'incite pas à la convivialité...
Je sais que ce que je dis là a quelques chose d'indécent vu ma situation. Mais pas tant que ça si on regarde bien. Je parle d'un monde économique dans lequel je ne joue certainement pas un rôle prévu dans le générique. Un monde qui n'a que faire de moi comme moi je m'en préocupe comme du stérilet de Brune Poirson (Je ne sais pas pourquoi ce personnage revient souvent dans mes pensées. Le nom peut-être, sans doute même). Les regards, d'où qu'ils viennent, ne me sont ni hostiles, ni bienveillants, ils sont juste le reflet du manque d'intérêt que je représente. ça je veux bien l'entendre. Si je me laissais aller, j'en aurais autant à leur service. Mais en fait non. Mon bien le plus précieux, c'est l'empathie. Si je perds ça, je me perds comme j'ai pu me perdre dans mes rêves impériaux.
Si on veut bien regarder vraiment, on trouve toujours une étincelle d'humanité, même ici. La vielle qui sert les pintes de Dorada à la buvette du port a conservé son âme. Merci à elle. Nina.

tenerife

VENDREDI 22 MARS 2019 - 23H51

Putain, il doivent manquer d'air au Brésil, c'est pas possible autrement!
En même temps ça peut se comprendre. En tous cas, ça fait 8 jours qu'ici, aux Canaries, ça souffle à ne pas sortir en jupe sans culotte. Enfin faut voir... 8 jours que l'on reçoit entre 20 et 35 noeuds dans le nez, venant du nord-est direction la baie de tous les anges. C'est comme en provence, ça tape un peu sur le système nerveux.
Mon voisin commence à être dans la confidence, c'est pas le genre ici. Entre sa petite Gaia, enfant de 3 ans qui grandit sur un bateau, et son incapacité que j'imagine congénitale mais je peux me tromper à décider quoi que ce soit, il tente entre 2 rafales de réparer un hublot qu'il a déjà réparé 10 fois sans succès. Sa douce, Julie, le regarde faire sans compassion ni impatience. Ils ont trouvé un mode de vie qui peut avoir sa logique. Un jour, ça partira sans doute en couille mais pas plus qu'ailleurs finalement.
Enfin bref, ce vent qu'on attend toujours quand il fait défaut, me scie un peu les ronds je dois l'admettre. Du coup, impossible de sortir le bateau au risque de finir en vrac moi et la grue. Et puis ici c'est pas Waterworld. C'est pas Kevin Costner qui règle la manoeuvre. C'est Rafael! Il pourrait être sympa finalement, s'il n'en avait pas royalement rien à foutre. Il se trouve que Rafael, chef du port, est aussi mon voisin de ponton. Enfin il vient tous les jours sur le bateau d'à coté. Pas certain que ce 38 pieds voit un jour le bout de la digue mais peu importe. Et donc Rafael me décroche 5 mots en fin de journée pour me dire que par ce temps, le travel lift ne fonctionne pas et que demain c'est samedi. Donc, j'ai peut-être une chance de sortir le bateau lundi. Ou mardi. En tous cas avant le 15 août...
Bien. On verra lundi. Je vais essayer de faire le tour de l'île en vélo ce week-end. Ou sur les mains, pourquoi pas? En fait je réalise que mon truc n'est pas de m'enterrer dans une marina à boire des bières jusqu'à ce que mort s'en suive. D'abord parce que je connais plus éfficace que la Dorada à 4,5°, et ensuite et surtout parce que j'ai autre chose à faire.
2 days...

LUNDI 25 MARS 2019 - 19H27

Le vent a tourné.
Ici c'est simple, alizées du nord-est les 3/4 du temps entre 15 et 25 noeuds ou bien vent de secteur sud, faible et la pluie qui arrive. Et même la neige ce matin sur le Teide.
Sortir le bateau ici, c'est un vrai projet. Soit le vent est trop fort, soit la grue est en panne, soit... Soit rien mais c'est pas possible quand même. Ou alors demain. Comme tous les jours. Donc demain, je sortirai peut-être le bateau. Pour la réparation du safran, c'est plié. Mais je peux encore faire le reste, nettoyage de la coque, changement des anodes et nième réfection du passe-coque du loch. Le passe-coque du loch et la plaque de mât du vit-de-mulet, ce sont mes compagnons de vie sur Lullaby. J'ai l'impression que je pourrais passer ma vie à bord de Lullaby à devoir arranger ces 2 merdiers sans que ça ne soit jamais définitif. ça doit avoir un sens mais je ne vois pas encore lequel.
A part ça, je suis plutôt content. Plutôt détendu même. Je ne sais pas encore ce que je vais faire la semaine prochaine mais ce n'est pas important. Peut-être Agadir en passant par Graciosa. On verra ce que disent les prévisions météo.

MARDI 26 MARS 2019 - 21H32

Cordon bleu.
Le cordon bleu, je ne connaissais pas, c'est un truc tel que seul l'homme moderne a pu l'inventer.
Nous commençons à être assez potes avec mes voisins de pontons. Pour diverses raisons pas forcément toutes respectables mais bon. Raphael est un bon gars. La quarantaine je pense, il a donné corps à ses rêves et tenu compte de son inadaptation au monde économique libéral. Donc ça fait 5 ans qu'il vit sur son vieux bateau. Julie, sa douce, est plus jeune. Je dirais de l'âge statistiquement le plus répendu pour être la mamn de sa petite de 3 ans , Gaia. Et depuis 2-3 semaines que nous vivons en voisins, nous avons tissé quelques liens que nos vies comparables rendent assez évidents. Ils suivent avec un peu d'intérêt mes turbulentes aventures avec les responsables de la marina qui, pour être tout à fait charmants, n'en sont pas moins complètement indifférents à mes "problèmes" de safran.
Aujourd'hui, j'ai eu une discussion avec Raphael à propos de nos vies, de la vie en général, et de la vie en France en particulier. Concert de désappointements! nous chantions en harmonie et en canon notre dégout d'un monde dont la logique nous effaie. Il m'a proposé d'essayer son paddle, ce que je ferai peut-être demain. "Bref, c'était la détente" comme le dit si bien mon médecin préféré.
Et puis ce soir, j'étais tranquillement installé dans le carré à siroter une Duvel en mangeant du poulpe et je venais de mettre "history of violence" de Cronenberg quand j'entend frapper sur la coque. C'est comme ça qu'on fait pour signaler sa présence sur un bateau. Je sors et je tombe sur le gentil Raphael qui me dit un peu géné qu'ils ont un "cordon bleu" en trop et que si ça me dit, il me l'apporte illoco. Mes souvenirs de ce genre de produit étant tellement lointains que j'accepte, un peu déconcerté. Et puis, quand bien même j'aurais su ce qui m'attendais, je ne pouvais pas lui dire "non, va chier avec ta merde"...
Tout ça pour dire que si vous avez des enfants ou si vous projetez d'en avoir, oubliez à tout jamais ces 2 mots. Cordon bleu. C'est un truc à n'y pas croire. En l'ingurgitant, j'étais partagé entre des spasmes de rire et de dégout. Mais finalement, ce qui compte dans tout ça, c'est ce geste qui pour être tout à fait maladroit et peut-être criminel, n'en est pas moins une preuve que nous ne sommes pas définitivement de sombres merdes.
A moins ? A moins qu'il ait conscience de ce qu'il a fait...


Aux Canaries, un problème, une solution

JEUDI 28 MARS 2019 - 20H45

Le départ approche
Aux Canaries, il ne faut pas se prendre la tête. C'est comme un avant-gût des Antilles. J'entends une petite voix un peu trop lointaine qui me rappelle qu'il faut lâcher prise. Et donc, c'est ce que je fais.
Le bateau ne sortira pas de l'eau ici, c'est dit. J'ai bien compris en parlant à Rafa ce matin (le capitaine de la marina) que l'heure n'était pas à l'action. On a finit par se dire, demain peut-être, comme on se dit on se rappelle. Donc c'est pas ici que je sortirai Lullaby. Mais à y bien regarder, je sais pour avoir navigué presque 2 mois depuis "l'incident" que le bateau peut continuer comme ça pour le moment. Donc! En avant pour la suite, et c'est pas dommage...
La suite, c'est sans doute à partir de dimanche. Mes voisins, enfin ma voisine en l'occurence, m'a proposé de m'emmener en voiture samedi au marché local pour un avitaillement bien pensé. C'est cool! Je pense donc quitter San Miguel dimanche. Destination, un peu de nord, un peu plus d'est, Agadir! Je n'ai jamais mis les pieds au Maroc et vu par les marins, ça a l'air bien cool. Et puis merde, quand même! C'est l'Afrique.
L'idée c'est de refaire le même trajet que début décembre avec Matthieu, Tenerife-Graciosa. Un petit mouillage gentil à la playa francesa. Et puis de là, 215 milles cap au 70 pour rejoindre Agadir. Une ballade en fait. Il y a 2 jours, j'ai matté le film de Jarmush qui plait tant à Caro, Only lovers left alive. Du coup tout ça prend un peu de sens et de cohérence. En tous cas, l'idée de naviguer 3-4 jours pour débarquer au Maroc, ça me plait carrément bien. Pas de difficulté, pas de défi, juste ça ressemble vraiment à ce que je suis venu faire sur le bateau.
En parlant du bateau, j'ai quand même utilisé correctement mon temps ici. Toutes ces petites choses réalisées tranquillement me rendent la vie bien confortable sur Lullaby. Et je me rends compte que c'est la première fois que je prends soin du bateau comme ça. Du coup j'ai l'impression que ce qui nous manque maintenant, juste, c'est de partir. Profiter de cet espace unique et presque infini. La contrepartie, enfin une contrepartie, est sans doute de devoir composer avec une certaine solitude. Mais c'est pas si certain. L'isolement du navigateur solitaire est aussi à l'origine d'une capacité décuplée à voir les autres. J'ai l'impression que je pourrais bien trouver une manière, nouvelle pour moi, de voir les autres. Plus simple, plus naturelle. On verra bien. En tous cas, je me rapproche de ce que j'ai été de meilleur jusqu'ici.

DIMANCHE 31 MARS 2019 - 23H52

Entre le désert des tartares et Baraka.
Dans 3 jours, je largue les amarres et c'est pas dommage. J'ai envie de me dégourdir les jambes. Ici, c'est un peu une sorte de fort Bastiani. Quand on y est, on se demande si on en repartira un jour. Mais on y est pas mal.
J'ai accepté l'invitation de Julie et Raphaël à déjeuner ce midi. Ils sont mes voisins de ponton. Et eux, le fort, ils connaissent. 3 ans qu'ils sont là. Lui ils continue à bricoler ça et là. Sur un bateau, tu peux passer ta vie à ça. C'est un ancien comédien de théatre, la quarantaine, un peu plus. Gentil, ancien gauchiste, et ancien de Bagnolet aussi. On a des points communs, c'est sur. Elle, Julie, plus jeune. Je ne sais pas ce qu'elle faisait avant. Avant de mettre au monde la petite Gaia. Elle est gentille aussi. En fait, ils occupent leur vie à élever une petite de 3 ans maintenant, sur un bateau. Et je trouve ça intéressant. Ils font ça pas mal à vrai dire.
Je n'ai pas résisté à l'envie de leur montrer des photos de Loup, d'abord, puis de mes garçons... Je sais que c'est débile mais au fond, je suis fier. Pourtant quand je pense à eux, je suis surtout reconnaissant à l'univers, à leur mère, de m'avoir fait le père de ces 2 gars là! Je souhaite à tout le monde de croiser leur route un beau jour.
Ce soir, j'ai maté un film que Fred m'avait donné, sans le savoir probablement. Baraka. Et bien ça m'a pas coupé l'envie de voyager. c'est certain. Pourtant, ce n'est pas que beau et sauvage... Mais ça donne une perspective, de la profondeur, et ça fait réfléchir à un milliard de choses. Comme Fred au fond.
Jeudi prochain, si tout va bien, et si le commandant Matti me libère, je pars vers l'est-nord-est. Cap au 70. destination Agadir. ça c'est cool. L'Afrique, quand même, merde!

VENDREDI 5 AVRIL 2019 - 18H40

Direction Agadir.
Je suis parti hier jeudi vers 10h (9h TU) de Tenerife.
Bizarrement, la soirée précédente, j’ai enfin fraternisé avec les gens présents à la buvette de Nina. Je venais de récupérer mon génois « tout neuf » et je me suis dit, ça s’arrose !
Du coup j’ai passé 2 heures avec Thomas et sa copine dont j’ai oublié le nom. Étaient présents aussi une vielle hollandaise qui sèche à San Miguel depuis quelques années à mon avis, et Richard, un anglais de 50 ans de Liverpool qui pourrait sans problème tenir le 1er rôle dans un film de Ken Loach. Thomas, c’est lui qui a réparé ma voile, il est suisse et a mon âge. Sa copine est française, 10-15 ans de moins je pense. C’est elle qui est responsable du retard sur la réparation du génois. Enfin surtout son goût probable pour les attentions de Thomas qui se doute que pareille situation ne se représentera peut-être pas de si tôt. Du coup ils niquent comme des castors.
3 pintes plus tard, la copine dont j’ai oublié le nom n’avait d’yeux que pour moi et semblait très déçue que je les quitte pour aller remettre mon génois à poste et surtout soulager ma vessie qui commençait à déclarer forfait après 1,5 litres de bière locale. L’avantage avec la Dorada c’est que tu riques plus l’éclatement de vessie que le comma éthylique.
Et puis hier matin, j’ai fait le plein d’eau, salué Raphaël et sa petite Gaia et je suis parti.
Tenerife, c’est un endroit où les gens peuvent se poser et ne plus penser à repartir. Julie et Raphaël sont au ponton à San Miguel depuis 5 ans ! J’ai bien compris que Raph m’enviait un peu de me voir partir.
Depuis, je suis en route. Il m’a fallut 1/2 journée pour reprendre mes marques, d’autant que les conditions ne sont pas tout à fait clémentes. Maintenant, je me sens bien. J’attends la prochaine avarie sans angoisse et je m’efforce de faire avancer le bateau au mieux. Se donner des échéances n’est pas ce qui est le plus agréable mais en même temps, ça évite probablement le syndrome canarien. En route donc pour Agadir, j’espère arriver dimanche en milieu de journée. Ensuite, rendez-vous 8 jours plus tard à Lisbonne. Normalement ça passe. Je voudrais bien rester une journée pleine à Agadir, c’est la première fois que je pose les pieds au Maroc.

pompiers
Entrainement écoresponsable des pompiers canariens


Visite de départ des dauphins de Tenerife

SAMEDI 6 AVRIL 2019 - 18H30 TU

J'ai passé une journée très active.
En bateau, la question n'est jamais : qu'est-ce je pourrais bien faire.
La 3ème nuit depuis le départ approche et je l'ai bien méritée. Quand j'y pense, ça a quelque chose d'absurde de se mettre dans ces conditions et de résoudre les problèmes que cela entraine. Mais c'est une erreur de point de vue. En vrai, pour avoir la chance de se retrouver en plein Atlantique, avec une houle majestueuse et un peu flippante, de voir un oiseau de mer qui aurait mérité d'être un albatros tourner autour du bateau et jouer avec les 25 noeuds de vent, cela demande quelques efforts. En fait, ce ne sont pas des efforts au sens de corvées. C'est un effort pour être dans le ton. Et être dans le ton, c'est être vif, intelligent, dominer sa crainte, et se satisfaire d'accomplissements simples. Réparer des feux de navigations noyés par les paquets de mer la nuit dernière, à l'avant du bateau dans des conditions assez animées, il faut réfléchir avant. Surtout en solo. Quand on est dans le ton, on réfléchit avant d'agir, on prend des risques parfaitement maitrisés, on fournit l'effort nécessaire et on obtient la récompense qui n'est pas le simple résultat recherché, en l'occurence avoir des feux de navigation pour la prochaine nuit, mais qui est bien plus. Une sorte de sentiment de pleinitude qui rend plus conscient du monde qui nous entoure.
Ce soir, j'écris ces lignes depuis le carré. Olives, rondelles de saussisson et bière canarienne. Le soleil vient par intermittance m'éblouir depuis le hublot de la cabine babord. Demain dans la matinée, je verrai les côtes marocaines avant d'arriver à Agadir vers la mi-journée. Je suis content d'être ici.

sillage
Sillage de Lullaby entre Canaries et Maroc

MARDI 23 AVRIL 2019 - 12H57

A l'abri!
Ça fait bientôt 3 semaines que j'ai quitté les Canaries. Et 2 semaines que je suis parti d'Agadir. 2 semaines bien remplies!
Je suis parti juste avant un gros coup de vent près d'Agadir. Enfin c'est ce que je croyais... En fait j'ai ramassé du vent et de la mer pendant 72 heures qui ont laissé des traces. Sur Lullaby d'abord, avec la nouvelle bibliothèque qui explose, puis l'éolienne ne tarde pas à en faire autant. Ensuite c'est à un rythme soutenu que les merdes se sont enchainées. Début d'incendie électrique la nuit dans le compartiment moteur, puis le bateau qui fait ce qu'il veut au petit matin. Je constate rapidement que la barre à roue est aussi détendue que Doc Gyneco à un colloque de l'association pour la cause freudienne. Et petite cerise par dessus, le pilote est aussi mort que la charpente de Notre Dame. ça commence à faire beaucoup. Le reste est à peu près en état même si le gréement a bien souffert. Le vit-de-mulet est à l'agonie et 3 charriots de GV ont explosé. Mais il y a quand-même une bonne nouvelle. Le beau temps revient et le vent qui s'est considérablement calmé a tourné nord-est et me permet d'avancer vers Porto-Santo. Mais il faut d’abord trouver un moyen de faire avancer le bateau sur un cap à peu près constant. Donc 1ère chose, après avoir constaté avec bonheur que le safran est toujours là, installer la barre franche, la bloquer avec des bouts et régler les voiles pour essayer d’aller tout droit sans avoir à barrer. Et ça marche. Je savais déjà que sur une allure de près pas trop serré, on pouvait trouver un équilibre assez stable. Ça va me donner la possibilité de travailler sur tout le reste et accessoirement de dormir le moment venu. Les jours qui suivent sont mis à profit pour tenter d'améliorer la situation. D'autant que le vent ne tarde pas à s'évanouir complètement, ce qui n'arrange pas mes affaires pour le rendez-vous de Lisbonne. Mais la-dessus, j'ai appris à lacher prise. Je commence à vivre en marin et un marin, il arrive quand il arrive.
1er chantier, l’éolienne. Je démonte tout, y compris le mat pour refaire quelque-chose de fonctionnel si c’est possible. La veille au soir, en allant bloquer l’éolienne qui menaçait de tomber et qui tournait à plein régime, j’ai eu la désagréable surprise de me faire secouer par une décharge électrique sur le balcon arrière. Ça réveille mais c’est pas bon signe. Quelques heures plus tard, je suis épuisé mais l’éolienne est à nouveau à poste, plus solide que jamais, prête à me donner ses 400 watts, s’il y avait du vent…
Le lendemain, j’attaque le gros du travail. En une journée de travail comme je n’en ai pas connue beaucoup, je démonte complètement le système de barre, constate la rupture du cable au niveau de la liaison avec la chaine dans la colonne, répare correctement la chose et remonte le tout. Pendant ce temps là, Lullaby file tranquillement à petite vitesse vers le nord-ouest. Le lendemain, c’est repos sous le soleil et à petite vitesse.
Le jour suivant, c’est pétole absolue. Pas un souffle ! À ce rythme là on se verra au 15 août… Plus question d’équilibre des voiles pour aller tout droit sans pilote. Le bateau fait des volutes dans l’eau et il n’y a rien à faire. Les épisodes au moteur pour la recharge des batteries permettent d’avancer un peu sur la route mais on est pas arrivés. J’en profite pour ouvrir la malette qui contient peut-être un pilote de secours. En fait, la rupture du cable de barre a entrainé la dégradation d’un cable électrique du pilote et un cout-circuit qui l’a sans doute détruit. Pour faire rapide, après soudure de réparation du cable dénudé, test du second pilote, test de tous les éléments jusqu’au verin, j’ai un réel espoir de pouvoir remettre tout ça en marche. Et à la fin de la journée, victoire ! j’ai à nouveau un pilote automatique fonctionnel. Reste plus qu’à rejoindre Lisbonne avec 36h de retard mais un bateau à peu de choses près opérationnel.
Conclusion de cet épisode, je commence à bien connaître Lullaby et sa faculté à naviguer avec 36 nœuds sous 3 ris et un bout de génois. Dire que c’est confortable serait exagéré et les avaries que j’ai connues me rappellent qu’il faut rester vigilant avec la mer. C’est comme ça que je me retrouve à l’abrit à Nazaré en attendant que ce nouveau coup de vent passe avant de remonter vers Bordeaux.

barre

Samedi 27 avril 2019 - 18h27

Aux âmes sensibles.
Qu’y-a-t-il de si fascinant à naviguer en mer ? Partir sur un voilier de 12.5m avec le projet de rejoindre une destination, ça peut sembler présomptueux si on y regarde bien. Normalement, sur la mer à bord de n’importe quoi, un tonneau, un radeau, un container perdu ou une bouée-canard, c’est s’en remettre aux éléments, la mer, le vent et basta. « Tu iras là ou on te dit d’aller ! ». Mais voilà, des siècles de tentatives, de naufrages, d’apprentissage, nous ont donné l’outil qui peut changer ça. Un peu.
Mon voilier, Lullaby, n’est pas parfait. Et plus tout jeune. Moi non plus d’ailleurs. Mais en ce qui me concerne, c’est plutôt un avantage pour ce genre de voyage. Lullaby, c’est comme une femme que l’on connaît depuis longtemps. Qu’on aime, souvent. qu’on insulte parfois. Qui a ses qualités. Certaines. Ses défauts aussi, et pas uniquement du fait de son âge… Mais bon ! c’est un voilier digne de ce nom.
Rejoindre Bordeaux depuis Nazaré quand tout semble s’y opposer, c’est la magie du voilier. A 65 milles au large de Porto, avec un vent du nord de 25 nœuds et une houle de 3.5m, du nord elle aussi, c’est là qu’on prend conscience du prodige. Pas de route directe possible bien-sur mais qu’importe. On tire des bords ou comme c’est le cas pour moi, on va chercher une bascule de vent au nord-est plus loin au large (en espérant que ces branleurs de la météo ne se soient pas foutu dedans avec leurs prévisions). Mais pour arriver à ça, il faut accepter quelques règles non négociables.
D’abord, oublier le confort. Depuis 24h je vis penché et secoué. C’est pour ça qu’on grossi pas sur un bateau. Le moindre déplacement est plus compliqué qu’un tour de trotinette en sortant de chez Steph un samedi soir de cocktails. On dit toujours, une main pour soi, une main pour le bateau. Autant dire que pour faire sauter les crêpes, c’est wahlou ! Je ne parle même pas de mettre des lentilles de contact. Y’a moyen de finir avec les yeux rouges… Se servir un café relève de l’exploit. Mais avec le temps, on finit par savoir faire. Par contre, celui qui s’obstine à pisser debout dans les toilettes a la fierté mal placée et peu de respect pour la propreté relative du lieu…
Ensuite, et c’est surement le plus marquant, il y a la peur. Aux âmes sensibles, je conseillerais de porter leur regard sur la mer dans le sillage du bateau. Parce que devant, c’est magnifique mais un peu terrifiant aussi. Et puis, ça peut devenir une obsession de chercher des signes d’acalmie devant. Au risque d’y trouver l’inverse. En fait, la peur disparaît quand on a intégré les choses. Quand on a trouvé le point de vue global, la mer, le bateau, le vent, soi. Les dangers imminants, les menaces terrifiantes, ne sont que des projection de notre imagination. Il y a des conditions qu’il faut mettre en équilibre, c’est le rôle du skipper, et puis c’est tout. D’ailleurs, un phénomène très caractéristique se produit dès que la nuit tombe. Les vagues grossissent, le vent forcit. En fait, notre imagination part en roue-libre. La peur gagne du terrain. Par bonheur, et c’est vraiment un bonheur, tout ça passe avec le temps, l’expérience. Et il ne reste que cet équilibre, dans le mouvement, plus ou moins agité, mais qui nous mène vers notre destination.
Un petit tour dehors pour vérifier la justesse de mes propos. Mon anémomètre me dit 27 noeuds pour le vent et mon imagination évalue les plus gros creux à 6m.
Et donc, au prix de ces règles non négociables, on a le droit de voir le monde sous un jour nouveau avec le sentiment de n’être pas une simple poussière prise dans un mouvement brownien. On a la chance d’aller ailleurs que là où le vent nous emporte.

large

MAI 2019

Petite soirée entre amis
Bientôt 3 semaines que le bateau est au sec, et moi à Bordeaux.
Mais c'est bien. C'est même la 1ère fois que le bateau peut se reposer aussi longtemps. Mais là n'est pas le propos.
Ce soir, c'était une petite soirée entre amis. Bien gentille, bien comme j'aime. En plus on a eu la chance de voir Paco. Toujours aussi noir et intelligent. Comme quoi faut se méfier des idées toutes faites...
Enfin au bout de 36 bières, d'un passage chez Aka, et d'une fin de soirée mémorable au quartier libre (ce qui n'est pas forcément évident), il est temps de rentrer dans ma banlieue sur mon vélo pliant.
Mais quelle n'est pas ma surprise lorsque je ne retrouve devant mon portugais préféré les restes de mon anti-vol complètement délabrés, tout honteux de n'avoir pas su retenir mon fier destrier. On ma tiré mon vélo...
Eh bien, je dois bien reconnaitre que passé la déconvenue légitime mais finalement assez passagère, je prends le choses avec une certaine décontraction.
Ce qui m'attend du coup, c'est 1h30 de marche, avant de rejoindre un foyer accueillant. Mais il est 2h du mat. Et les choses ne sont plus tout à fait les mêmes à cette heure là. Je découvre que la transition énergétique vue par l'administration locale se matérialise sur le fait de ne plus éclairer les rues sans vies au delà de 23h. Et c'est un réel plaisir de retrouver un ciel vivant en pleine banlieue de Bordeaux. De même les odeurs de jardins de banlieue, sont incroyables et ennivrantes. Probablement du fait des efforts déployés par Brico-Jardin pour diffuser les aromatiques qui se marient si bien avec la vie peri-urbaine mais peu importe. Qui suis-je pour juger.......

JUIN 2019

Malpertuis
Curieux moments.
Après un court séjour complètement imprévu en pays bigouden, un tas de choses s'entre-choquent dans ma tête. Mon ami Sébastien passe me prendre à l'improviste pour que je l'accompagne voir sa famille dans le Finistère. Le bonheur de voir sa mère, nos longues discussions (ce gars est vraiment brillant), et moi qui suis dans un désert de liberté. J'ai vraiment de la chance de pouvoir vivre tout ça.
Si ce n'est pas facile, c'est uniquement parce que rien ne m'a préparé à expérimenter une telle liberté. Je connais même des moments où je doute de ce qui me vient à l'esprit. Est-ce que ma vie, mes souvenirs, sont réels? Je sais bien que je suis là, sur mon bateau, que demain je pars naviguer vers l'ouest, que tout ça est bien réel. Mais quand même, Moitessier rencontré à 12 ans, mes parents et leur famille, l'enfant de 6 ans que j'étais au 11ème étage d'une tour de Bagnolet, la cabine téléphonique du boulevard du Monparnasse, mes enfants, mes petits enfants, mes 25000 milles en bateau, c'est bien vrai tout ça?
Et puis me reviens une discussion avec Françoise ce week-end durant laquelle j'évoque un film qui m'avais fasciné étant jeune. Malpertuis. Du coup, ce soir, à la faveur d'un peu de réseau dans le port de la Roche-Bernard, je cherche et je trouve ce film tant magnifié dans ma mémoire. Et comme par miracle, tout est vrai. Je ne me suis pas créé une légende personnelle. Ce film existe et mon souvenir est assez fidèle. Tout serait donc bien vrai...
Un jour, j'avais demandé à mon père de mettre par écrit ses souvenirs. Il ne l'a pas fait. Et bien je crois que je vais le faire. Juste pour me confronter à ma mémoire. Parler de Frantz qui m'a appris à naviguer, mais pas que... Pour bien garder en tête que je suis fais pour vivre, que tout ça jusqu'ici, c'était quand même extraordinaire. Ranimer mes souvenirs pour constater qu'ils sont une succession de moments présents. Le reste est tombé dans l'oubli et c'est pas dommage.

JEUDI 5 SEPTEMBRE 2019

57 ans et 1 jour
En ce lundi 2 septembre, nous quittons le ponton de la cité du vin de Bordeaux à 10h30. Nous c’est mon équipier Augustin et moi. Il va m’accompagner un peu. Qui sait jusqu’où ? c’est pas important.
C’est parti donc pour un voyage qui promet d’être le plus long. Le sera-t-il ? J’en sais rien. Mais les conditions de départ peuvent laisser imaginer qu’il me mènera aux îles Marquise. Les signes accumulés ces derniers temps, jusqu’à la rencontre de Raphaelle qui y a vécu, sont là pour en attester. Mais les Marquises, c’est loin. C’est de l’autre coté de la Terre, du coté des rêves d’enfance. On y va jamais... Mais il faut croire que si. Et puis je me suis donné une mission secrète bien désuète, alors ce sera plus facile dans les moments de doute. Une histoire de fleur qui ne poussent que la-bas.
J’avais écrit un petit texte intitulé « A tous », comme les messages que l’on reçoit en bateau venant du CROSS (Centre des opération de secours) pour annoncer la météo. Et puis en le relisant, je me suis rendu compte que c’était beaucoup trop romantique. J’aime bien le relire, m’imaginant prétentieusement l’effet qu’il aurait sur chacun de mes amis mais il ne faut pas exagérer avec les sentiments, au risque de les galvauder et de les exposer un peu trop. Mais sachez, vous tous mes amis, que je vous emmène avec moi.
Nous avons un nouveau compagnon clandestin, depuis cet après-midi. Je crois qu’il était perdu en mer et probablement fatigué. En tous cas pas équiper pour une traversée du golf. Du coup il a élu domicile sur le bateau. Pour un blabla-boat direction La Corogne. Nous venons d’arriver à La Corogne. Belle traversée du golf en 62h, c’est bien. L’ambiance se précise un peu avec mon équipier. Il a des qualités, et de défauts aussi. Je sens que la route risque d’être un peu longue ensemble. Il le sens aussi, d’autant que je ne lui laisse que peu de doute par moments sur ses tirades légèrement égocentrées : Trop long, comme dirait Nico.

DIMANCHE 8 SEPTEMBRE 2019

Timothée
Bienvenue à Timothée.
Ce petit gars vient nous dire simplement que tout n’est pas perdu, que même si le monde ne tourne pas bien rond, il ne tient qu’à nous de rétablir l’équilibre. Ses parents, qui semblaient être des gens doués de raison (enfin parfois) ont décidé de faire un place à Timothée. Ça fait réfléchir tout de même. J’avais déjà eu l’occasion d’y penser quand Marin est né il y a un peu plus de 3 mois. Je commence à comprendre pourquoi, malgré mes idées sombres sur le devenir de notre monde, je suis heureux de voir arriver ce petit gars. D’abord parce que je connais ses parents et que je les aime, mais surtout parce qu’il apporte avec lui cette énergie qui peut nous faire défaut parfois pour continuer à être des hommes. Il est la relève dans notre combat face à l’absurdité et la bêtise.
Alors bienvenue à Timothée.

SAMEDI 14 SEPTEMBRE 2019 - 01H26

Algarve
Retrouver le sens de la marche quand tu ne sais pas où tu vas. Pas évident! Mais je sais que ça va venir. Le bateau pour ça c’est pas mal. La nuit surtout. D’ailleurs, comme une mise à l’épreuve, la météo ici, au sud du Portugal est intéressante, et pas si simple. Le vent qui tourne de 90 à 3h et demi du matin, ça coupe un peu le sommeil mais c’est distrayant. Ça fait quelques jours que ma patience est limitée avec mon équipier. Injuste, inutile, mais incontournable malgré mes efforts. Je repense à ce livre cité à maintes reprise par Julien lors de notre voyage il y a 4 ans : lâcher prise. T’as raison Léon ! Je m’y attelle sans relâche. Ça va venir, je le sais.
En attendant, cette petite pause à Albufeira, au sud du Portugal, est la bienvenue. Ici, c’est l’Algarve dans toute son horreur et sa douceur de vivre. Je vois passer des speed boat qui consomment plus que Depardieu et houellebeque réunis, emmenant des chargements entiers de touristes prêts à passer les semaines qui viennent chez leur osteo favori pour réparer les dégâts subits par leur colonne vertébrale. Mais il y a aussi un avant goût des antilles avec des bars 3/4 vides ou la super bock coule à flots apportées par des serveuses venus de l’Europe entière. Le temps est arrêté. On pourrait s’enliser ici sans s’en rendre compte. C’est d’ailleurs ce que font bon nombre de gens que l’on croise ici, qui échappent à l’impôt de leur pays d’origine en achetant un appartement à Albufeira et y passe suffisamment de temps pour être déclarés non résidant dans leur pays. Mais échappent-ils à l’ennui et les problèmes de prostate et autre ménopause ? Pas certain.
Cette pause portugaise prendra fin sans doute demain. Cap au sud encore et toujours. Le bateau va bien et moi aussi.

LUNDI 18 SEPTEMBRE 2019 - 10H03

Fin de partie
Hier fut une journée éprouvante. J’ai pas su contenir le truc et ça m’a surpris.
Nous sommes amarrés à Mohamedia à 20 km au nord de Casablanca. Il faut dire que la marina de Casablanca c’est comme la probité de François Hollande ou l’intelligence de Marlène Chiappa, on en parle depuis longtemps, plus de 10 ans en l’occurrence, mais personne ne l’a jamais vue. Comme beaucoup de chose ici au Maroc, le chantier débute mais ne finit jamais. Et donc hier, mon futur ex-coéquipier et moi prenons le bus direction Casa pour la journée. Dès le début, je sens que ça va mal se mettre. Augustin, car tel est son nom, tout jeune et enthousiate qu’il ait pu se montrer jusqu’ici, est un faussaire. Un faussaire parfait. J’ai compris hier qu’il est acteur de sa vie. Il joue ce rôle et ses yeux disent : « regardez moi comme je suis beau, comme je joue bien ».
Et ça je ne peux pas le supporter. Ça me fout la honte.
Nous avons rencontré Mehdi, retraité de 67 ans, ancien pilote à Cazaux, qui passe son temps à marcher dans sa ville qu’il connaît très bien. Je pense qu’il s’ennuit un peu en temps normal et quand il m’a pris la main, comme le font si joliement les marocains, pour me guider et nous emmener à divers endroits, une lumière s’était allumée dans ses yeux. Nous avons passé la journée avec lui mais surtout avec Augustin et sa perche à selfi ! Ce simple accessoire résume tout. Augustin, c’est une réédition des albums de Martine. Augustin dans le bus, Augustin traverse l’avenue, Augustin devant la mosquée Hassan II, Augustin prend un selfi d’Augustin : Inception de l’ego. Et moi, hébété par ce maelstöm autocentré et le vacarme incessant de la ville, je suis sans un mot, sachant que la moindre parole sera plus acide qu’un citron pas mur.
Nous acceptons l’invitation de Medhi à venir chez lui boire le thé. En fait il s’agit d’une petite cérémonie avec femme et enfants, patisseries maison et photos de famille. Le fils vit à Namur, la fille ainée à Saint Nazaire (!) et la dernière fille à Valencia. Il faut croire que le Maroc n’a pas que des qualités. Les enfants présents sont ceux de sa nouvelle femme, beaucoup plus jeune que lui, adorable, comme ses enfants d’ailleurs. Egogustin me fout la honte à maintes reprises, même si la petite famille semble amusée par ses enfantillages et mes menaces de le jeter à la baille à la 1ère occasion. Tout ça se termine par des adieux très temporaires car Medhi nous invite à venir manger le couscous aujourd’hui…
En tous cas, nous sommes convenus, enfin surtout moi, que notre bout de route ensemble allait prendre fin prochainement. Genre à Agadir dans 3 jours environ. Et puis sur le bateau, à l’abrit des regards, du public, il reste sympathique. Je vais essayer de m’en souvenir.
Quand même, après cette journée éprouvante physiquement mais surtout nerveusement, j'ai passé une nuit pleine de rêves dont le plus marquant s'est presque réalisé sous la forme d'un message au matin sur mon téléphone. Comment interpréter ce signe, je ne sais pas encore mais le fait est que je l'ai bien vu.

SAMEDI 21 SEPTEMBRE 2019 - 15H16

Tout est bien
Je quitte seul Essaouira et le Maroc. Augustin est resté au Maroc. Il a des projets dans ce pays et c'est bien. Pour moi, j'ai l'impression de rentrer chez moi, en mer. On s'est fait toutes les promesses que l'on ne tiendra pas mais c'est pas grave. Nous avons finalement beaucoup échangé et ça n'a pas été sans intérêt, pour lui comme pour moi. Bien sur il m'a exaspéré par moment mais on a pu en parler librement et c'est le plus important.
Maintenant, c'est cap au 235, direction Lanzarotte ou plutôt Graciosa dans un 1er temps. ça fait plus d'une semaine que je n'ai pas sifflé ne serait-ce qu'une pauvre bière... C'est pas que ça manque mais quand même. Le Maroc est un beau pays et les gens sont carrément accueillants. Bien sur à Essaouira, ça ressemble un peu à l'accueil que l'on peut trouver place du Tertre mais c'est quand même bien plaisant.
Retour donc à ma vocation. Avec le sourire au lèvres.

LUNDI 23 SEPTEMBRE 2019 - 21H36

Clyde
« Alors voilà, Clyde a une petite amie.
Elle est belle et son prénom c’est Bonnie… »
A chaque fois que je suis content, cette phrase me revient direct !
48h de traversée et me voilà à Graciosa.
Des souvenirs, j’en ai quelques un ici.
Le 1er avec ma sœur, mon double, mon âme liée, Marie, je vous salue… Non je déconne.
Le second avec mon frérot, pas génétique mais on s’en branle, mon frère quand même.
Autant dire que l’endroit me semble tout indiqué pour retrouver le sens de la marche.
Les dernières 24h ont été un peu musclées et du coup j’ai pas trop pu dormir. Du coup aussi, je me suis lancé, sans le bonnet, sans les lunettes, dans la lecture de cet ouvrage qui m’attend depuis plusieurs mois, quelques années peut-être : Une question de taille. Son auteur… Olivier Rey.
Dire que ce mec est intelligent, ça ne sert à rien. Autant dire que la pluie, ça mouille, ou que si la route est sèche, c’est qu’il ne pleut pas.
Mais pourquoi ai-je éprouvé l’envie de commencer cet ouvrage justement sur cette traversée, Alors que mes nerfs commençaient à crier grace et que les conditions ne prêtaient pas à la détente ? Je ne sais pas. En tous cas, bien m’en a pris comme on dit (j’adore pouvoir utiliser cette expression à la con pour une fois). Je ne fais que débuter la lecture. 65 pages dans la nuit. Mais pour ceux que ça intéresse, 65 pages d’Olivier Rey, ça doit être équivalent à 3500 pages de Michel Onfrey. Pas de sarcasmes dans ce que je dis. J’aime bien Michel Onfrey. Enfin j’ai bien aimé à un moment. Mais Olivier, c’est le philosophe de la densité.
Je m’égare…
Ce voyage est à définir. Et voilà pourquoi je ne sais pas ou je vais. Ce que je sais en revanche, c’est que dès que je chemine dans ma bonne direction, plein de petits signes me confirme qu’on est sur la bonne trajectoire.
J’ai perdu ma bague, alliance avec l’enfant, dans ce non début de voyage. Rien de grave ! Je n’ai jamais été attaché à ce genre de symboles. Mais quand même, ça fait partie des signes à ne pas négliger. Heureusement ! (« je connais un malien… » spéciale dédicace pour Tristan) Je connais une personne qui voit bien mieux que moi ces signes. Et elle m’accompagne souvent par la pensée. Et justement, elle me dit, toujours par la pensée, de bien ouvrir les yeux. Je m’y efforce.
J’ai donc retrouvé le sens de la marche. Mon projet, c’est quand même d’aller de l’autre coté de la terre ! Et c’est juste parfait. J’ai déjà envie de repartir ce soir… Bon je vais me calmer avec mes 2h de sommeil et mes 65 pages d’Olivier Rey.
Demain, je fais le tour du bateau, j’appelle Julien et Tristan. Et après on voit.

MERCREDI 25 SEPTEMBRE 2019 - 15H22

Duncan
La journée a bien commencé. Petit déjeuner, douche et EAG. C’est parti pour une expédition au village. Je commence à me détendre à propos du mouillage. Ça fait 2 jours (et 2 nuits) que je suis là et le bateau n’a pas bougé d’un cheveu de la tête à Matthieu. Malgré les rafales supérieures à 20 nœuds. Donc je monte dans ma petite annexe et je rejoints la plage. 1/2h de marche pour arriver à Caleta del Sebo. Je passe devant la maison aux perroquets et me voilà assis en terrasse, devant un caffe con leche (j’ai pas eu le choix). Un voisin de mouillage vient s’assoir à ma table. Il s’appelle Duncan, il est mi-écossais mi-anglais. Comme moi il voyage seul pour le moment, loin de son pays en plein tumulte. Il doit avoir une quarantaine d’années et sa copine le rejoint quand elle peut. Ils ont trouvé un arrangement intéressant : lui navigue et elle travaille. La grandeur de l’empire… Nous passons 1h ensemble à disserter de choses et d’autres, mais surtout de bateau évidemment. Il est bien cool Duncan. Simple, clair, aimable. Il y a moyen qu’on se retrouve devant une bière dans pas longtemps.
Je suis toujours un peu surpris de ne pas m’ennuyer. Il faut dire que la lecture du moment a de quoi me faire apprécier les pauses oisives à regarder le ciel et les cônes volcaniques.
Graciosa, c’est un endroit à part quand même. Pas de route, quelques véhicules mais pas plus d’une dizaine et des touristes canariens. Il semble que ce soit l’endroit où l’on vient pour la journée profiter de la plage et exhiber sa garde robe dont la surface est inversement propotionnel au prix, j’imagine. En tous cas, on est sur du 1/4 de short sur du 1/8 de string et sur du souvenir de haut. C’est rigolo. Le résultat n’est pas toujours en accord avec ce qui était vendu sur catalogue mais ça, on y peut rien. La faute au temps qui passe et à la cuisine espagnole…
Dans quelques jours, je partirai d’ici pour aller me poser à Gran Tarajal sur Fuerteventura. Une marina immense et presque vide près d’une petite ville perdue en plein desert. Je m’étais dit que j’y reviendrai quand j’y suis passé en septembre 2018.


Une autre voisin de mouillage sur Sun Legende 41, que j'ai déjà croisé aux îles Scilly je crois


Duncan sur son annexe en bois

LUNDI 2 OCTOBRE 2019 - 00H58

Merci Olivier
23h, je rentre de l’apéro. Autant dire que je n’ai pas dis que des choses intelligentes…
Mes compagnons de soirée : Francine (!) et Philippe. Un couple franco-suisse d’un siècle et demi à eux deux. Elle est prof d’arts plasitiques (et non pas en bois) à la retraite et lui, je ne sais plus trop. Skieur de compétition, guide de haute montagne, animateur de loto dans le Béarn. On ne sait plus. Mais plutôt cool les 2.
Elle est sulptrice avec des matières étranges, non pas les siennes, mais elle s’arrange avec ce qu’elle trouve. Tantôt du papier, tantôt du plâtre, et du bois flotté aussi. Il en existe en suisse, au fond du Léman. Je ne savais pas.
Lui, un peu plus escroc, a dû commettre quelques aquarelles avant de se mettre à la photo. Mais comme dit Confucius sur Villaine : « C’est pas le flacon qui murge ! ».
Enfin, nous nous croisons sur le front de mer de Gran Tarajal après ma 1ère pinte. Je vois bien que Philippe a un furieuse envie d’en découdre avec le blanc local, ou le rouge, on verra bien. Nous avons fait connaissance ce week-end autour d’un repas dans le restaurant du port que Marie connaît bien.
Et nous voilà partis dans les confidences philosophico-alcoolo-juraciennes. Il faut préciser quand même que la serveuse de l’endroit où je commence à avoir mes habitudes est une perle. Je sais bien, elle aussi sans doute, que l’avenir ne se présente pas au mieux, ni pour elle, ni pour moi, pour des raisons différentes sans doute. Mais enfin, elle est belle ! Même philippe, avec ses yeux mouillants (*) voit bien qu’il se passe quelque chose de peu commun.
Nous enchaînons les blancs, les rouges, les bières sans intérêt pour Francine. Et nous causons. Sans y prêter attention, je commence à jouer mon petit spectacle, et ils applaudissent à tout rompre. C’est que je viens que sans y avoir réfléchit en ces termes, je me suis orienté « naturellement » vers une vie qui retrouve le sens de la « mesure ». Peut-être suis-je le cobaye parfait, la drosophile de nos cours de biologie. Et j’en de terminer ma lecture du moment. « Un question de taille ». Et visiblement, 2-3 choses ont bien raisonné en moi. En particulier, le concept de « mesure » dans notre parcours humain, social et même primordial. Il se trouve suis fier, sans aucun doute.
En fait, il faut bien que j’admette ce fait non prévisible, Olivier m’a communiqué à distance (dans le lieu et dans le temps) une énergie tout à fait étonnante. Pourtant, sur le papier, je ne l’aurais pas choisi pour animer les jeux apéro du Club Med. Si tant est que ces mêmes jeux ne me poussent pas relativement rapidement au suicide ou à la tuerie de masse façon Wako. Mais oui, je ressors de cette lecture avec plus d’énergie vitale qu’après un roman de Houellebecq. En même temps, y’a pas de quoi crier « Viens voir ! ».
Donc, je m’en vais de ce pas me rendre dans ma cabine, après une dernière petite bière quand même, parce que faut pas s’arrêter en si bon chemin, parce que tout ça c’est bien beau mais il ne faut pas oublier ce qui nous attend, parce que Chirac est mort, cannonisé 15 ans après avoir été le plus grand escroc de la Vème république, parce que l’amour nous sauvera.
(*) Brel

JEUDI 3 OCTOBRE 2019 - 16H48

Du bonheur d’être seul. Et de picoler…
Seul, on ne l’est jamais vraiment, ou plutôt on l’a toujours été, au milieu du tumulte. Cette agitation permanente que la vie « moderne » nous impose. Réfléchissons un peu.
De quoi est fait le monde qui nous entoure ? Comment décririons-nous le milieu dans lequel nous évoluons ? La première sensation qui me vient à l’esprit, c’est l’information. Au sens physique du terme. Nous sommes baignés, noyés, dans un flot d’information permanent jusqu’à la nausée. Quelle est la première aptitude de l’homme, ou de la femme, disons de l’humain, du XXIème siècle. C’est sa faculté à capter, recevoir, avaler, un volume d’information sans précédent. Que l’on se pose un instant pour établir une sorte d’inventaire dynamique du flux d’information auquel on est soumis dans une journée.
Pour cela, nous devons impérativement recenser les médias qui nous accompagnent dans notre vie « moderne ». En 1er lieu bien sur, il faut mentionner le téléphone ou smartphone, ou iPhone ou tout autre substantif permettant de désigner ce dispositif portable, qui nous accompagne en toutes circonstances, dont les fonctions sont les suivantes : Communiquer (En mode bi-directionnel), être informé (en mode uni-directionnel descendant). En terme de volume, il faut remarquer que ce second mode est largement prépondérant. Et ce n’est pas anodin. Ensuite, le quotidien va nous conduire à sortir de notre tanière pour y tenir notre rôle, plus ou moins bien écrit, parmi les hommes. Et là, il faut bien se rendre à l’évidence, c’est l’overdose. Visuelle, auditive, olfactive (le bruit et l’odeur de Saint Jacques), sensitive même pour qui pratique les transports en commun. Ça fait beaucoup pour un seul homme !
Enfin, il ne faut pas négliger le phénomène des répliques. Comme après un tremblement de terre, toutes ces sollicitations de nos sens vont générer des répliques dans notre cercle intime, s’il existe. Honnêtement, si on y songe précisément, de quoi sont faits nos apéros dînatoire (j’adore cette expression), si ce n’est de régurgitations de ce trop plein d’information qui nous gavent jusqu’à en vomir ? Mais pouvons-nous dire pour autant que le résultat est à la hauteur du foie gras ?
Mais trêve de sarcasmes, nous ne sommes pas coupables. « J’ai pas demandé à vivre ».
Comment supporter, expliquer, comprendre, de telles contraintes ? Comment trouver un sens, une place, dans ce torrent d’information. Une réaction « instinctive », à l’image du chien qui hurle, glapit et bave quand tout le monde autour de lui s’agite et hurle, glapit et bave, est de soi-même tenter de surnager en hurlant plus fort. C’est intrinsèquement la fonction d’application comme Twitter ou Facebook. Il suffit de parcourir un instant les hashtags du moment pour s’en convaincre. Malheureusement, mais évidemment aussi, aucun secours n’est à attendre de ce coté là. Bien au contraire ! Pour une simple raison, c’est qu’il s’agit là de la version numérique du bouillon d’ego dans lequel nous nous noyons. Aucune réflexion à attendre de post dictés par l’angoisse de n’être rien dans un monde omniscient.
Alors quoi ? Que faire ? Comment faire pour continuer à « pousser son petit bordel » ?
Je commence à avoir une petite d’idée.
Voilà un mois que je suis parti en bateau, poursuivre un rêve d’enfant, puéril, fait de chansons de Brel, de peinture de Gauguin, de fleur de tiaré et de Crabe tambour… Mais chemin faisant, je suis amené à vivre dans ce milieu bien particulier du voilier de 12m. Je m’y sens bien. Je rencontre des gens comme moi, pas identiques mais qui vivent dans les mêmes conditions que moi. Nous n’avons pas tous les mêmes histoires, les mêmes moyens de subsistance, les mêmes façons de vivre,mais nous avons tous quelque-chose en commun. Ce besoin de retrouver le sens de l’humanité. Et justement, nos différences vues à travers le prisme de la bienveillance sont autant de joyaux offerts à notre naïveté. Peut-être qu’un jour j’arriverai à trouver ma cohérence, c’est pas encore fait. Mais je sens bien que je m’en rapproche. Étonnante aptitude pour quelqu’un d’aussi conditionné que moi. Voilà donc un début de piste. Les jours qui viennent vont me donner certaines réponses qui je le pressens seront mon carburant pour aller plus loin dans ce voyage.
En attendant, na zdrowie !

DIMANCHE 13 OCTOBRE 2019 - 20H16

Pauvre pêcheur.
Je suis depuis 2 jours au mouillage à la pointe de la Luz, à l'extrémité ouest de Fuerteventura. Le décor rappelle un peu Santa Luzia au Cap-Vert, par son côté luxuriant... Il paraît qu'il n'a pas plut depuis 4 ans ici. Record en cours, si ça se trouve il ne pleuvra plus jamais. Pour le mouillage est idéal, abrité de la mer, avec du vent pour l'éolienne et une eau à 23-24 j'imagine. C'est pas Beg Meil.
Mon rythme de vie est comment dire, soutenable. Je ne suis pas dans le modèle productiviste. Je lis beaucoup, je commence à être à cours d'ailleurs, et je compte les électrons que mon éolienne envoie dans mes batteries. Ici aux Canaries, il y a toujours un peu de vent et je parviens à être à peu près autonome. Je vais quand même essayer d'équiper le bateau d'un panneau solaire fabriqué par des enfants pauvres qui ne verront pas la prochaine coupe du monde de rugby. C'est peut-être un moindre mal que je vais leur faire tant ma consommation s'est réduite comme le QI d'un téléspectateur de BFM Business.
J'essaie aussi de pêcher. Mais à vrai dire je suis un peu comme Perceval qui pêche avec une ligne sans hameçon. Je passe pourtant beaucoup de temps à imaginer et réaliser toute sorte de dispositifs tous plus implacables les uns que les autres mais le résultat n'est pas à la hauteur du travail fourni. Je ne mets pas en péril la ressource. Nada, peau de zob. Peut-être que ça vient des appâts. J'ai essayé le saucisson, la peau d'orange (en souvenir...), l'olive (en souvenir aussi), et même la tortilla! Va essayer d'accrocher un bout de tortilla a un hameçon. Résultat nul.
Demain soir je repars naviguer vers Santa Cruz de Tenerife pour y trouver un "panel Solar ". J'aurai sans doute plus de succès en pêchant à la traîne.
Dans 2 semaines, cap au sud. Direction la bamboulie. Je plaisante pour ceux qui ne connaissent pas la référence. Direction Dakar. Je suis contant de rejoindre Dakar. Le vrai continent africain. La baie de Hann, c'est pas forcément l'endroit où l'on va se baigner, on ne fait pas un picnic dans une décharge, mais je suis certain de trouver la chaleur du Sénégal. J'aurai une pensée pour Paco.

MARDI 15 OCTOBRE 2019 - 20H17

Jean-Michel Apeuprès est mort
Me voilà de retour à San Miguel sur Tenerife.
120 milles en 20h, douche toutes les 10 mn comprise.
Les Canaries, c’est comme ça. Entre les îles, l’effet venturi se régale. 25 nœuds en permanence et les vagues et la houle qui jouent au billard à 25 bandes. Résultat, le bateau se fait rincer par des déferlantes venues de nullepart et il se la joue titubante. Autant dire que c’est pas le moment de jouer au mikado. Mais décidément, j’aime bien ! En plus ce coup-ci je n’ai rien cassé.
Arrivée à San Miguel aux aurores, pas de quoi donner des sueurs froides aux agents du port qui sont aussi détendus qu’un Semmour à Nuremberg. (à l’aller comme au retour).
Je suis venu là pour retrouver mes amis de ponton, Julie, Rapahël et la petite Gaia qui a l’age de Loup. Ça fait plaisir de se retrouver. Et puis aussi pour équiper Lullaby d’un panneau solaire si c’est possible. Moyennant la modique somme de… (ça va il me reste un bras. Le droit en plus, c’est toujours ça), je me retrouve propriétaire d’un panneau 260w, d’un régulateur de charge mppt (?) et de 3km de cable pour relier tout ça. La-dessus, je décide d’aller déjeuner en me disant qu’à chaque jour suffit sa peine et qu’avec mes 3h de sommeil la nuit dernière, je vais peut-etre me poser et réfléchir un petit peu.
Et puis non ! Je réfléchis un bon coup, j’écoute Tristan qui de sa petite voie de Thor me donne quelques indications sur la marche à suivre et me voilà parti ! Et là, miracle ! Je fais les choses comme il faut, je prends mon temps pour fabriquer quelques pièces nécessaires à l’adaptation du système et 3h plus tard, j’ai fini ! j’ai vraiment fini ! Ça marche, c’est beau comme une vielle bagnole qui démarre au 1/4. J’ai même une application super cool comme pour un iphone super cool qui me permet de visualiser en temps réel les performances du système. Bon entre-temps, les nuages sont arrivés, il est 18h, tout ça, tout ça… et donc mon iphone m’annonce fièrement que le magique panneau, fabriqué au bengladesh par des enfants dont l’espérance de vie est plus faible que celle d’un pompier de Tchernobyl… produit vaillemment 18w !
Peu importe ! Ce qui compte c’est que je sois fier du travail accompli. Rien qui dépasse !
Bon évidemment, j’en sais qui vont penser que je n’étais pas obligé de poser le panneau au seul endroit à peu près toujours à l’ombre sur le bateau. Sauf les toillettes mais ça rentrait pas. Je dirais à ces esprits grincheux : « tout doux ! ». Pensez aux pompiers, pensez aux enfants ! Et puis merde, j’ai bien travaillé ! D’ailleurs, je vais me servir un petit rhum-citron-rhum que j’ai bien mérité.
J’ai une pensée émue pour mon amie Fred : Jean-Michel Apeuprès est mort.


Le Teide derrière Gran Canaria, ça me rappelle quelque-chose, mais quoi?


C'est beau tous ces carrés

SAMEDI 19 OCTOMBRE 2019 - 21H42

Tenerife
Ce qui est beau parfois avec l’espagnol, c’est ce coté sanguin, viril. Ça sent la poussière de l’arène surchauffée par un soleil de plomb, le marché du samedi matin avec ses clients qui jouent des coudes sans complaisance ni malveillance. Mais c’est aussi l’équipage du bateau voisin qui embarque à 1h du mat qui vient te rappeler que Franco vient d’être exhumer et que manuel valls espère encore devenir président de la Catalogne.
Demain matin, en fin de matinée du coup, je vais quitter San Miguel et Tenerife. J’irai passer 2 ou 3 nuits au mouillage à la Gomera avant de mettre le cap au sud vers l’Afrique. J’ai passé ma dernière soirée avec Gaia, Julie et Raphael avec qui j’ai passé de bon moments ici.


Entre Tenerife et Gomera


VENDREDI 25 OCTOBRE 2019

Canaries-Sénégal
Il est 9h et je quitte le mouillage de Valle Gran Rey sur l’île de la Gomera, 1/2h après le voilier Safari qui emmène Conchi et Thierry à El Hierro. Couple charmant d’une bonne cinquantaine d’années. Elle, espagnole, est une petite femme énergique et souriante, lui, français, est conforme à ce que je connais des Thierry, posé et méthodique. Malgré ses très nombreux voyages partout dans le monde, il fait preuve d’une humilité respectueuse qui frise la manie. Mais on a pu passer de bon moments ensemble. Je ne les choisirais pas pour une soirée destruction massive mais ça reste une belle rencontre. On se reverra peut-être au Cap-Vert d’ici 2-3 semaines.
La première journée s’est soldée par une progression de 70 milles, autant dire que je n’ai pas battu des records, faute de vent. A noter tout de même le spectacle qui a duré toute la nuit des orages sur les îles Canaries, en commençant par El Hierro le soir pour s’achever par Tenerife ce matin. A un moment, je me suis demandé si c’était pour ma pomme, mais non. Seulement ce matin une pluie d’une heure qui a rincé le bateau.

Samedi 26 octobre. Aujourd’hui fût une belle journée de voile. 6-7 nœuds toute la journée. Ça fait du bien, compte tenu de la distance à parcourir. En même temps, j’apprends à lacher prise avec ça. Je n’ai pas rendez-vous chez le docteur M’foudi à Dakar. Je dois juste y être le 8 novembre, ça laisse de la marge. Si je n’y arrive pas, c’est que je n’y arriverai jamais. Même à la nage je serais à l’heure. 36 heures que je suis parti et ça commence à devenir intéressant cet isolement. On peut tourner les choses de façon philosophico-poêtico-masturbatoire mais en vrai, la première question qui vient à l’esprit c’est : Qu’est-ce que je fous là ? Les vagues se suivent et ne se ressemblent pas. Les dauphins passent se frotter à la coque avant de poursuivre leur route tout aussi absurde que la mienne, le bateau trace sa route à travers les vagues comme si ça devait durer éternellement. Eh bien justement ! En bateau, pas d’échapatoire. L’espace, le temps, la répétition des gestes. Tout est là pour te mettre face à toi-même. Dans cet arrangement des choses, tu n’as pas plus de sens qu’une carte des vins en zonzon. Le sens, il faut se le donner soi-même. Sinon, tu fais juste partie du tout dans lequel tu finiras par te dissoudre, mais l’heure n’est pas venue. Je comprends mieux pourquoi je suis si attentif aux gens que j’aime quand je suis en bateau. C’est justement parce que rien d’autre me rattache à mon humanité dans ces conditions. C’est précisément ça qui est génial. Si seulement je pouvais revenir au monde en conservant cette aptitude à coller à cette humanité.
Pourquoi, au bout de seulement 36h, je retrouve cet « état de grace ». Pour 2 raisons me semble-t-il. D’une part, je pars pour 8 jours de mer, et c’est différent de 48h. Mais surtout (c’est lié), je n’ai plus de contact avec la terre depuis 24h. J’ai rangé le téléphone dans la soute (bon, y’a pas de soute sur mon bateau mais c’est pour le principe). Le seul écho qui me vient, c’est ma propre voix et celui des vagues aveugles. Toutes ces conneries à propos du temps qui passe n’ont aucun sens ici. Paul Erling Johnson a sans doute compris ça du fond de son mouillage à Carriacou et de sa bouteille de vodka. D’ailleurs, le temps n’avait aucune prise sur lui visiblement. Il aurait pu nous dire qu’il avait 420 ans, comme Micromégas de Voltaire, que ça ne nous aurait pas surpris plus que ça. Pareil ici ! Le soleil va se coucher, le vent a un peu forcit, nous filons à 6.5 nœuds et tout ça n’a pas de rapport au temps. Tout droit ! Cap au 187 et vogue la galère.
Bon ! En vrai. Après un « apéro dinatoire » au coucher de soleil, je reviens sur ce que j’ai dit. Il est 21h, je suis sur le pont laissant libre court à mes divagations. Il fait 20-25° et l’humidité est à 100 %. ça peut présenter un intérêt parfois mais c’est pas le propos. Demain, je déscendrai sous les 23° de latitude nord, je serai donc sous les tropiques. « Viens dancer ! Sous le soleil des tropiques... ». J’ai eu cette putain de chansons dans la tête la moitié de la journée. Pourquoi ? Pourquoi moi? Limite je frappais des mains les doigts écartés en secouant la tête et en regardant le ciel. Tout ça pour dire que je ne suis pas à plaindre…

Dimanche, jour du seigneur dit-on, mais pas celui de la pêche visiblement. Les conditions étaient parfaites, vitesse idéale, humeur joyeuse, citrons près pour le « cevice ». Mais voilà ! Bredouille ou brocouille suivant les régions. Du coup je me suis remis à mon histoire avec le 1er chapitre, les débuts. Il faut que je le reprenne d’ailleurs, j’ai oublié 2-3 trucs importants comme l’histoire de mon prénom.

Lundi matin, de bonne heure et de bonne humeur, comme disait mon père à ses ouvriers. Il a toujours eu le mot pour rire, tu m’étonnes qu’il ait déposé le bilan. Un patron qui te dit ça le vendredi soir, tu as envie d’abréger ses souffrances… Enfin donc, lundi matin, 28 octobre 2019, 7h du matin. La nuit a été parfaite. Rapide à 6 nœuds en moyenne et animée avec 2 cargos croisés à 1 mille. C’est officiel, ce matin est tropical ! D’ailleurs cette nuit, à poil sur le pont pour un petit réglage, j’ai pu constater que la température est correcte.
Parenthèse : Le soleil apparaît tout juste sur l’horizon ! Il s’élève doucement sur le sud du Sahara Occidental.
Pour mémoire, l’axe des pôles est incliné d’environ 23°. Aux équinoxes, il est à midi à la verticale de l’équateur et aux solstices à la verticale de l’un ou l’autre tropique. En ce moment par exemple, 4 mois après le solstice d’été, il fait à midi un angle de 60° par rapport à l’horizon là où je me trouve. L’équivalent du début août en France…
Ce matin, le vent est un peu faiblard. Même carrément en fait. 5 nœuds, c’est pas avec ça qu’on va battre des records. Mais la météo prise sur 10 jours avant de partir indique que dans la journée, ça va s’animer franchement, 15 nœuds établis, avec le bon angle en plus. J’ai hâte de voir ça.
Bon, il est 17h15 TU et j’attends toujours le vent. À peine 3 nœuds de moyenne depuis ce matin. En même temps ce fut une belle journée. Ce matin, à la faveur d’une pétole absolue, j’ai arrêté le bateau, roulé le génois, affalé la grand’voile, envoyé un bout dans l’eau au cas où, et j’ai plongé dans une eau à 24° je pense. J’en ai profité pour me laver sérieusement. Après, j’ai testé ma machine à laver le linge. En fait, j’utilise un bidon étanche. J’y mets de l’eau de mer, de la lessive, le linge et je ferme le tout. Les mouvements du bateau font le reste ou à peu près. C’est pas mal ! Ça prend 3h mais le résultat est correct.
Je contemplais la mer tout à l’heure, la longue houle, l’horizon partout, et je me disais que dans ces conditions toutes en nuances, l’aventure du marin solitaire sur l’océan ressemble plus à un apéro sur la dune à Montalivet qu’à une épreuve d’ultra trail… Normalement, demain j’aurai parcouru la moitié du trajet. Et toujours d’après la météo de madame Irma, la suite devrait être nettement plus rapide. Moi je suis prêt !
Pour terminer la journée, toujours le même rituel. Vérifier la charge des batteries : de ce coté ,ça va. Le panneau a bien travaillé aujourd’hui. Ensuite ranger les lignes de pêche, il ne faudrait pas je je piège un poisson cette nuit. Il n’aurait pas fière allure demain matin. D’ailleurs, en parlant de poisson, j’ai croisé mon premier poisson-volant aujourd’hui. Rencontre funèbre il est vrai, tant le mutant était sec comme une biscotte, coincé sur le pont depuis un certain temps. Enfin, je prépare mes pimientos de Padron avec un certain brio et j’ouvre une Bière. Le coucher de soleil avec une bière, une clope et mes pimientos, ça se tient pour un lundi !


C'est beau l'absurdité qui flotte


MARDI 29 OCTOBRE 2019

Une traversée sous le signe de la lenteur. Je ne verrai donc jamais le vent prévu par madame Irma. Toujours ces 8-10 nœuds au plus fort de la journée, mais bien orienté c’est déjà ça.
Aujourd’hui j’ai franchit la frontière entre Sahara Occidental et Mauritanie. Au large bien sur. À 100 milles de là. Il reste une petite moitié du trajet à parcourir. Dans 3-4 jours, c’est Dakar.
Les faits marquants de la journée : La ligne de pêche refaite à neuf, le moulinet démonté et graissé comme il faut, le tout remit à l’eau et bim ! 1h plus tard, j’attrape une dorade coryphène. Pas très grosse mais comme il faut. J’ai décidé d’arrêter le frigo et du coup, sa taille est parfaite pour 2 beaux repas sans avoir besoin de conservation longue durée. J’ai aussi rencontré une groupe de dauphins. J’en ai compté au moins 30 qui jouaient à l’avant du bateau. Ils sont restés 1/4h. Enfin, quelques rencontres sur l’eau, des cargos, un voilier qui va vers le Cap-Vert et ce soir un bateau de pêche nommé KINEIMARU NO.151. Ça me rappelle quelque chose… je cherche, je cherche et puis je trouve. Un doc que j’avais vu à propos de Sea Sheppard et son capitaine barbu. Ils étaient allés pourrir la vie d’un bateau de pêche nippon dans les eaux antartiques où il était sensé buter 300 baleines à des fins scientifiques… Remarque, le meilleur moyen d’être sur du recensement de l’espèce, c’est de ramener le nombre d’individus à zéro. Y’en a plus, zéro, j’ai tout bon ! Et donc ce bateau d’assassins s’appelait je crois le KINEIMARU. Le nombre que je vois sur son identification, NO.151, semble indiquer que l’extinction de masse a encore de beaux jours devant elle.


j'ai sauvé plein de crevettes


MERCREDI 30 OCTOBRE 2019

« Vive madame Irma !»
Bon en même temps il finit toujours par faire un temps ! En fait je suis injuste avec les prévisionnistes. Les cartes, que j’ai gardées, disaient bien que le vent allait rentrer franchement la nuit de mardi à mercredi. Bravo ! À 2h du matin, je me réveille en constatant que le bateau prend un cap qui varie de 60° sur les rafales et les vagues. C’est pas raisonnable… Du coup je m’habille un peu, mets des chaussures en prévision et monte sur le pont pour y voir plus clair. C’est une expression par cette nuit sans lune, je croiserais Paco que je ne le reconnaitrais pas. Rapide coup d’oeil sur l’anémomètre, 25 nœuds. Bon, c’est là qu’il faut montrer ce qu’on sait faire. Top chrono, montre en main, 5 minutes plus tard, j’ai pris 2 ris dans la grand’voile et réduit le génois de 30 %. Lullaby retrouve son équilibre, le pilote me remercie et Lullaby gambade comme un jeune faon sur les vagues qui n’ont pas tardé à se former avec ce vent.
Quand j’étais au pied de mat, pour la prise de ris, je me disais : « voilà une chose que je sais faire correctement ». y’en a pas tant que ça. Certains sont nés pour exceller dans un domaine, être virtuose avec un instrument de musique ou n’avoir pas son pareil pour couper les cheveux en 4. pour d’autres, qu’on pourrait hativement qualifier d’a-peu-pristes, c’est dans la multitude que réside leurs aptitudes, limitées certes mais eclectiques. Enfin, il y a ceux qui ne savent rien faire. Du moins il leur reste la possibilité de le faire du mieux qu’ils peuvent. Pour ma part, j’essaie clairement d’appartenir à la seconde catégorie. Mais, pour ce qui est de conduire à la destinée de mon bateau, je pense m’approcher de la première. C’est pas dommage après 7 ans de vie commune et près de 30000 milles parcourus.
Aujourd’hui, c’est relâche pour la faune marine. Sauf à vouloir faire des ricochets avec le leurre à la traine. Bien sur, je peux espérer chopper un poisson-volant au passage mais faudrait quand même avoir de la chatte. Et puis, le poisson-volant, c’est pas magique à manger. Déjà chez le poulet, les ailes ça ressemble à rien mais là c’est même pas la peine.
Plat du jour : Filet de dorade coryphène avec sa purée de pomme de terre des Canaries au lait de coco. Bah mon cousin ! J’ai rarement préparé un plat moi-même avec mes petites mains qui soit aussi bon. Peut-être même jamais. Bon, cet après-midi, j’ai passé 1/2h à nettoyer la cuisine mais quand même, ça valait le coup. Ce soir j’arrive à la latitude de Nouakchott. Je suis à 100 milles des côtes mauritaniennes. Si tout va bien, j’arriverai à Dakar vendredi midi. 7 jours pour 810 milles compte tenu des conditions faiblardes, c’est pas si mal.

JEUDI 31 OCTOBRE 2019

Une douce nuit. Rien de particulier à faire, juste empanner le génois vers minuit et au lit. J’ai été réveillé vers 6h30 par l’AIS qui m’indique qu’un cargo est à moins de 5 milles de nous. Ça fait quand même 9km, ça laisse le temps de se retourner.
Je ne sais pas si c’est la température, le contexte ou la nourriture mais je fais des rêves pas possibles. J’ai pas noté mais c’était carrément étrange. Pleins de gens intervenaient dans des rôles peu communs. Et puis tout s’est évanouit le temps de boire un café.
Les conditions sont idéales et on avance à 5-6 nœuds. Bien sur, ça pouvait pas tomber autrement, il reste 160 milles jusqu’à Dakar et la question qui va se poser c’est comment faire pour arriver de jour ? Sur ma lancée actuelle, ça fait arriver vers la mi-journée mais est-ce que ça va tenir comme ça ? Si ça ne passe pas, j’irai faire un tour au large pendant la nuit pour arriver le matin. J’ai pas envie de rentrer à Dakar de nuit avec le trafic marchandise qui semble assez intense. D’ailleurs, je me suis dit comme ça ce matin que je pourrait peut-être monter une petite entreprise d’import-export entre Bordeaux et Dakar, ça s’est déjà vu. Ça marchait bien paraît-il. Et puis en tant que demandeur d’emploi, je peux certainement prétendre à quelques aides. De la région Aquitaine par exemple.
8h30, je reprends juste pour un détail. Après un joli petit déjeuner, je range tout ça et je vais faire un tour d‘inspection du bateau. Et qu’est-ce que je vois ? Le génois décousu sur 50 cm en tête ! Bah voilà, j’étais pas trop occupé en ce moment, je sais ce que je vais faire ce matin : Affaler le génois, le rapporter dans le cockpit si possible, sortir le matos de couture et réparer l’engin, puis refaire la même chose en sens inverse. Si j’ai fini à midi, ce sera beau !
Le marchand de sable est passé. Le soleil se couche mais il a disparut dans le sable. On se rapproche de la côte et avec ce vent d’est, la couche basse de l’atmosphère est chargée de sable. Cette journée a été, comment dire, pénible. Au sens physique du terme. En fait c’était un bon mètre de génois qu’il fallait réparer. De 9h à 15h avec une pose d’1/4h pour avaler une tomate. 5 h et 1/2 de couture. Je sais pourquoi j’ai pas pris cette option au BAC. Ensuite, il a fallut remettre le génois en place et ça m’a pris 1/2h avec une mer dégueulasse qui fait faire des bonds au bateau. A l’avant c’était carrément Stalingrad ! Je suis sorti de là érreinté. Mais le résultat est là et c’est ça qui compte.
Pendant mon petit chantier, je naviguais sous grand’voile seule et donc pas très vite. Du coup, il reste 130 milles d’ici Dakar. J’arriverai donc samedi, la question est réglée.
Sur mon GPS, je suis cerné de cargos. Il y en a un qui va me doubler dans 1/2h par tribord. Plus je me rapproche de Dakar, plus ils sont nombreux. C’est vrai que pour piller l’Afique, il faut bien un moyen de transport.


7h de travail


VENDREDI 1ER NOVEMBRE 2019

12h30, il reste 28 milles à parcourir pour arriver à Dakar. Finalement, je vais arriver aujourd’hui. J’espère que le vent va tenir pour arriver avec je jour. C’est pas gagné.
Mais il ne faut jamais désespérer. Je viens de croiser Mamadou sur sa barque de pêche motorisée. Il porte un ciré, il faut 28° à l’ombre en ce moment… Il vient me dire qu’il s’est perdu et me demande où est Dakar. En plus il n’a rien mangé depuis hier. J’y crois plus ou moins à son histoire mais pourquoi pas. Il est à 50km des côtes et sa barque est vide. Je lui indique la route, c’est pas dur c’est tout droit vers le sud, et je lui donne quelques bananes. Il semble ravi. On se reverra peut-être à Dakar, qui sait.
Ce matin, le bateau était couvert de sable ocre, très fin. Il y en avait partout. Ça avait commencé hier, quand j’ai vu disparaître le soleil 1h avant le coucher dans une couche jaunatre. Ici, c’est le pays des poisson-volants. Ça n’arrête pas de ricocher sur les vagues. La nuit, ils continuent mais ils n’ont pas l’air d’être équipé pour ça. Du coup, j’en ai vu un qui m’a manqué de peu. Il s’est mangé le coté de la capote et est retombé à l’eau, histoire de réfléchir 5 mn.

Arrivée à Dakar.
Dakar, c’est sur une sorte de presqu’île et c’est grand ! De l’arrivée à la pointe ouest jusqu’au mouillage de la baie de Hann, il y a 16 milles. 30 bornes en langage de terrien. Du coup, il faut 3h pour faire le trajet et re-du coup, j’arrive plutôt de nuit au mouillage. Je pensais avoir vu beaucoup de cargo sur la route, mais non en fait ! Ils sont tous là ! Mille dans le port, mille au mouillage et moi qui traverse le chenal entre les 2, 1h après le coucher du soleil. Mais ça va. Je suis concentré comme un dissentrique qui a envie d’éternuer mais ça va. Et puis c’est beau ! D’un coup je réalise que j’arrive à Dakar. Putain ! L’Afrique en fait. Avec plein de Pacos que je rencontrerai demain. Je suis très heureux d’être ici.
Bon en fait, ça c’est la 1ère impression. En fait y’a plein de choses. A commencer par le mouillage. C’est pas grace au feux de mouillage de ces flibustiers qui sont là. Pas un ! Du coup dans le noir, entre les épaves que l’on m’avait signalées sans plus de précisions (heureusement qu’il y a 1/4 de lune pour deviner les fantomes), la quinzaine de bateaux tous feux éteints et la sonde ! J’arrive dans la zone, ça fait 10mn que le sondeur déprime entre 4 et 3 mètres mais là ! Je fais le tour : 1.4, 1.3, 1.2, 1.1m. Bon en même temps c’est pratique, j’aurai pas besoin de l’annexe, y’aura qu’à y aller à pieds. Une nuit sur Gran Canaria me revient en mémoire… Et Marie qui nous sauve en prenant la bonne décision. Heureusement, je serais encore à essayer de sortir le bateau des cailloux à grands coups de moteur. Je returne vérifier la marée, elle est basse. C’est déjà ça. Je trouve un endroit avec 1.5m de flotte (!) et j’arrête le zinzin.
Voilà ! Je suis au mouillage à Dakar.
En cadeau de bienvenue, j’ai pêché il y 3h une bonite à dos rayé. Pas grosse mais parfaite pour mon repas de fête. J’ai droit à un fond musical, peut-être discutable mais quand même. Il semble que l’expression favorite des journalistes envoyés spécieux au proche orient ait un fondement : La grande prière du vendredi. Et nous sommes vendredi.
Je repense à ce que j’ai fait cet après-midi, et ça me perturbe un peu. J’ai passé 1h à ranger le bateau en mode Alibaba et les 40 millions de voleurs. Le moteur de l’annexe dans un coffre sous cadenas, la survie sécurisée elle aussi avec un cadenas. Le lancer de pêche rangé au fond d’une cabine… Plus rien ne « traine » à l’extérieur du bateau. Eh bin si j’étais un jeune dakarois (?) et que j’apprenais qu’un mec tout content d’arriver de France pour visiter sa ville, avait passé tout ce temps à lutter contre les supposés périls décrits à longueur de pages FB genre « partir en mer et vivre à bord », je crois que je serais un petit peu chaffoin. En arrivant, j’ai contourné l’île de Gorée. Tout ça mis bout à bout, ça me laisse un petit arrière-goût de fdp.
Demain, je vais descendre à terre, trouver un carte sim pour la data parce que sinon, avoir Marine comme amie avec Whatsapp, ça équivaut à un loyer hors UE, et donner quelques news.


Arrivée à Dakar


SAMEDI 2 NOVEMBRE 2019

1ère journée à Dakar et c’est bien. Dans ce voyage, c’est ça que je suis venu chercher. Découvrir le monde autrement que ce qu’on m’en a toujours dit. Là, je suis pas déçu.
Par 38°, je décide de rejoindre la Médina de Dakar, à pieds, parce que c’est mieux comme ça. 1H de marche pour comprendre que l’odeur d’hydrocarbures en devenir ou déjà consommés est omniprésente. J’ai commencé à avoir des doutes quand je croisais des gens qui portaient des masques pour respirer, comme les japonais parano, mais là, c’est une question de survie. Je suis passé dans des rues où des norias de camions, qui n’avaient pas la pastille verte semble-t-il, se bousculaient sans prendre garde aux étals de vendeur de tout, fruit et légumes compris, sur le trottoir. Le pot d’échappement à 10cm des salades et des poissons morts ! Dans d’autres rues, carrément impraticables en véhicule, c’est 10000 watts tous les 3m qui vous vantent la qualité de la marchandise, ou de la religion, j’ai pas trop compris. A un moment, ils étaient tous assis par-terre, la je pense qu’il ne s’agissait pas de t-shirt Hugo Boss.
Eh bien malgré ça, je suis super heureux d’être là. Bon peut-être que je vais me calmer avec mon tri sélectif sur le bateau, parce qu’ici, la poubelle verte ? La poubelle jaune ?? c’est quoi une poubelle en fait !
C’est sur, l’effondrement à venir se fait mieux sentir ici. Je suis arrivée dans la baie au milieu de 10000 cargos et le jour où il faudra se passer de gasoil, il faudra monter une putain de succursale des laboratoires Bayer ici, à Dakar, pour fournir en anxyolitiques.



Chacun sa méthode

JEUDI 7 NOVEMBRE 2019 - 17H50

Gaïndé
Gaïndé ça signifie le lion. Emblème du Sénégal qu’on imagine à la tombée du jour approchant le lac rose pour s’abreuver. Bon en fait, j’aurais plutôt choisi le diesel comme emblème du Sénégal qu’on voit s’abreuver sans discontinuer dans l’une des nombreuses stations services, tant il consomme à longueur de journée en transpirant son nuage bleu-gris. Ou à la rigueur le lion Peugeot des taxis à bout de souffle.
Comme disait un ancien humoriste, quand tu vis en Afrique, faut avoir le sens de l’humour ou bien partir à la nage…
Ce matin, je longeais une avenue qui mène de la baie de Hann à Dakar-Plateau et à un moment, j’ai commencé à sourire, puis à rire franchement. Un monde de fou où le diesel est roi s’agitait sous mes yeux. Et comme les mots qu’on répète plusieurs fois et qui finissent par perdre totalement leur sens pour acquérir un pouvoir comique rare, tous ces engins et tous ces humains autour allaient, en avant, en arrière, restaient immobiles moteur à fond, la folie pure. Même sur le bas-coté, dans la poussière, un jeune était là, hébété, en plein soleil, à 30 cm d’un moteur diesel en pleine action, dépourvu de fonction évidente, comme si il se suffisait à lui-même. Parce qu’un moteur, il faut que ça tourne !
Le long des avenues qui mènent plus ou moins au port, les camions occupent tous les espaces disponibles. Mais quand ils sont au repos, ils servent de logis, de cuisine, procurent de l’ombre à l’heure de la sieste ou de la prière. C’est beau comme un dimanche pluvieux sur le parking de Gifi. Et dans ce milieu hautement insalubre, vit un peuple, plutôt bienveillant, qui s’affaire à réparer des objets que j’aurais bien des difficultés à identifier au premier coup d’oeil. Des choses couleur terre rouge, avec parfois des fils qui en sortent et qui finiront peut-être par réintégrer le monde merveilleux de la mécanique en mouvement.
Enfin, je suis arrivé sans m’en rendre compte devant le saint des saints, gardée par un agent en uniforme, l’entrée de Boloré-Logistique. J’ai compris qu’ils n’ont pas fini de bouffer de la poussière et respirer des particules fines à plein poumons.
Heureusement, depuis que je suis ici, j’ai croisé Ibrahim, Diégo, Georgette, Moussa… et leur bienveillance est une évidence. Nous sommes des humains qui respirons le même air viscié et qui prenons le même plaisir à nous découvrir.


Qu'est-ce que je fous là ?



l'hôtel Gaïndé


MARDI 19 NOVEMBRE 2019 - 21H39

Les toubabs
J’ai quitté Dakar et le Sénégal. Ça fait du bien de repartir après une dizaine de jour dans cette capitale où tout est différent du monde que je connais. l’agitation et le bordel permanent de Dakar m’ont quand même permis de comprendre un peu mieux ce qu’est l’Afrique. Même si le fait d’arriver en voilier donne un statut un peu particulier, on reste un toubab source éventuelle de francs CFA qui vient visiter une ancienne colonie. Les français installés là depuis longtemps ne font d’ailleurs rien pour changer ce regard. On m’a immédiatement expliqué qu’un ouvrier sur un chantier était payé 3000 CFA, environ 4.5 €, la journée. C’est la référence pour continuer à exploiter les locaux pour tout et n’importe quoi. Moi qui suis déjà incapable de marchander au marché d’Essaouira où c’est pourtant la tradition, je n’ai pas bataillé pour les services proposés. 7000 CFA pour acheminer l’eau sur le bateau, 300 litres dans des bidons à charger sur la pirogue et déposer sur Lullaby, ça me semble pas scandaleux.
A écouter les membres du Cercle de Voile de Dakar, il faut toujours tenir la bride sinon « y’a plus de limite ». ils sont pas loin de regretter la fermeture de camp de l’île de Gorée. Du coup quand un fils de ministre désoeuvré passe prendre un verre, les esprits s’échauffent et on entend des choses qui ne poussent pas à l’optimisme béat.
La petite escapade au lac rose, à une heure de Dakar, était plus apaisante. Les enfants du village qui jouent avec mes poils de bras décolorés par le soleil, la nature cohérente, les baobabs, les dunes, tout ça était charmant. Bien sur, reçus par Stéphanie et Vincent, nordistes installés sur les bords du lac rose depuis longtemps, les choses parraissent plus douces. Mais la peinture de Vincent (overblog facebook) témoigne d’une réalité plus complexe. Une seule soirée en leur compagnie permet de retrouver un certain optimisme à propos du genre humain. La magie a opéré et c’est aussi pour ce genre de rencontre que je suis parti en voyage. Merci Stéphanie, merci Vincent, entrés direct dans ma forêt.


La paire de jumelles


Près du lac rose

VENDREDI 22 NOVEMBRE 2019

2 jours 1/2 pour rejoindre l’île de Boa Vista au Cap-Vert. Des conditions pas trop confortables avec une mer croisée plutôt travers, ça remue pas mal. Quand même le temps de pêcher 2 bonites qui ont fait notre bonheur.
Sal Rei est une ville où l’on croise pas mal de touristes. Quand j’ai entendu qu’on me parlait allemand, j’ai compris que le teuton est venu en nombre. Effectivement, à 2 km on trouve une sorte de centre de vacances à l’architecture étonnante, genre Aladin de Disney, qui se suffit à lui-même. Complètement clos sauf coté plage où des policiers locaux passent régulièrement en quad pour rassurer. On y boit de la bière, mange de la choucroute et grille sur les transats bien alignés comme des chaises un jour de congrès à Nuremberg. L’eau turquoise où quelques kites font des aller et venues en attendant le soir sert de toile de fond à des centaines de photos inoubliables. Ça reste un bel endroit pour une halte mais il ne faut pas s’attarder.
Du coup, départ vendredi soir pour une navigation de nuit et une arrivée au petit matin à Palmeira sur l’île de Sal.
Là, l’ambiance est différente. Une quinzaine de bateaux sont au mouillage mais les touristes préfèrent le sud de l’île où parait-il on trouve des rangées d’hotels pour européens. Le village n’est pas bien grand et ses habitants ne sont pas trop occupés. Le poisson est vendu sur le port et on trouve quelques établissements tout à fait sympathiques pour manger. On peut aussi venir à l’heure où on ne mange plus, et là c’est bien. Le dimanche soir est traditionnellement consacré à la fête. On mange dans la rue et pour peu qu’on s’en donne la peine, il est possible de passer la fin de soirée en terrasse d’un petit bar qui regroupe bientôt la moitié du village autour de quelques guitares. C’est étonnant comme on peut devenir polyglotte après quelques bières. Quand on a attaqué le rhum, je parlais courament le portugrec. Ça m’avait fait la même chose en Bretagne, dans le bar associatif de la Roche-Bernard. En fin de soirée, j’aurais pu dire la messe en breton. Ici, pas de messe. Juste un beau moment. J’y ai « perdu » mon portefeuille avec papiers, carte bleu et liquide. Mais comme un signe, l’histoire finit bien quand lundi matin, un pêcheur du port m’appelle au téléphone. Je ne comprends rien à ce qu’il dit mais de toute évidence, s’il a mon numéro c’est qu’il a mon portefeuille. En fait, c’est une jeune fille sourde et muette qui m’accueille sur le quai, je comprends du coup qu’elle ne m’ait pas appelé elle-même, et qui me tend l’objet délesté uniquement de l’argent liquide. Ça m’apprendra à être moins débile.
Je vais rester un peu ici. j’ai retrouvé des amis de voyage rencontrés à Fuerteventura. Ensuite ce sera le départ vers Mindelo, dernière station avant l’autoroute des alizées vers les Antilles.


Boa Vista


Sal


Salines de Pedra de Lume

LUNDI 4 DÉCEMBRE 2019 - 18H13

Adieu Cap-Vert
Voilà ! Demain c’est le départ pour l’autre coté de l’océan atlantique. Que de doutes pour arriver à cette étape. En 2 mois, il s’est passé pas mal de choses. J’ai rencontré des gens bien sympas. Le Cap-Vert est un endroit vraiment particulier où les gens sont beaux, un peu plus riches ou moins pauvres qu’il y a 4 ans, c’est net. Tant mieux. Ils n’ont pas perdu leur âmes pour autant et sont toujours aussi accueillants.
C’est aussi l’endroit où je me suis laissé aller à me projeter comme un con et ça m’a un peu mis la tête à l’envers. Le passage de Panama est une galère administrative et financière et semble-t-il assez chronophage. Du temps, j’en ai, mais pas pour ça. Passer 3h en bus pour faire l’aller-retour à Colon et y retirer 2000$ de liquide (minimum) et les déposer dans une banque pour valider son inscription dans la liste d’attente du passage des écluses. Trouver 4 équipiers obligatoires en plus du skipper, des amarres de 40m, des pneus pour les protections. Enfin bref, ma phobie administrative risque de me reprendre assez vite.
Je m’étais dit aussi que je ferais bien une escale en Colombie qui passait pour être devenue fréquentable. Raté ! Ça part en couille violent la-bas.
Donc à force de penser le futur, j’ai fini par perdre le sens du voyage au présent, bien fait pour moi.
Heureusement, les choses se sont calmées dans ma tête. Les quelques jours à naviguer en compagnie de GG et Sabine, couple adorable venu de Gap, m’ont redonné goût à ce que je vis au présent.
Les semaines qui viennent vont m’obliger à décrocher de google-news et ça, c’est pas dommage !
La magie du Cap-Vert pour moi, c’est aussi de revivre un peu, 4 ans après, ces moments uniques avec mes garçons. Quelle chance nous avons eu de pouvoir passer ces 2-3 mois ensemble dans ces conditions.
Demain donc, c’est le départ ! Blackout pendant 2 ou 3 semaines. Ça risque de bouchonner un peu sur la route, décembre au Cap-Vert pour la transat, c’est un peu le péage de Virsac un 1er juillet. Toutes proportions gardées quand même. Y’a moyen de croiser 2 ou 3 voiliers sur les 3600 km à venir.


Lullaby à la pointe sud de Sao Vicente

VENDREDI 27 DÉCEMBRE 2019 - 22H44

Transat express
Voilà ma 3ème transat terminée. 14 jours pour rejoindre Portsmouth en Dominique depuis Mindelo. L’autoroute ! Du vent, de la mer, mais tout ça dans le dos, ça aide.
Au dernier moment, à Mindelo, l’occasion s’est présentée de faire ma transat en solo à 3. Je vais pas m’étendre sur le choix de l’équipage, je connais des grincheux qui vont encore dire que j’ai pas d’honneur. Déjà, c’est vrai.  En plus je fais ce que je veux. Et puis l’honneur c’est la boucherie à la portée du taureau. Donc pour cette transat, Lullaby s’est transformé en arche de Noé européen. Une allemande, une irlandaise née à Madrid et moi. La langue officielle à bord est l’anglais, ce qui me va bien. J’ai bien apprécié cette compagnie même si avec le temps, certaines tensions sont apparues. Mais rien de grave qui ne puisse se régler en mettant un peu du sien.
Le paysage a été à la hauteur avec une longue houle doublée d’une plus nerveuse qui nous a bien fait glisser avec nos 25 noeuds réguliers. Des averses orageuses aussi qui font penser au tropiques. Ça tombe bien, nous y sommes. Arrivé le 19 décembre à Portsmouth, je n’ai pas mis longtemps à tomber sur Felix. Un gars originaire d’ici que j’ai rencontré il y a 4 ans et qui m’a laissé de bons souvenirs. L’ouragan Maria lui a un peu coupé les ailes mais je n’ai pas souvenir qu’il ait été plus entreprenant à l’époque. La différence c’est que son bar est détruit et du coup il traine chez Keisha qui tient un bar non loin de là. Nous y avons nos habitudes maintenant.
La Dominique s’est enrichie, c’est net. L’ouragan a été suivi par une flopée d’actions internationales plus ou moins intéressées comme avec les chinois par exemple, qui refont les routes et les ponts. À mon avis, c’est pas gratuit. Les américains ont aussi laissé des traces de leur action mais au final, c’est impressionnant comme en seulement 3 ans, la Dominique s’est relevée. À peu près plus une trace de Maria, ouragan de catégorie 5! La nature a elle aussi relevé la tête, ça fait plaisir de voir ça.
Maintenant le programme est plus flou. Aujourd’hui j’étais dans le parc national de Morne-3-pitons. Une randonnée de 10 h en comptant la visite du boiling lake et le bain dans une piscine alimentée par une cascade d’eau à 37 degrés. Ça parle un peu quand même. Ensuite ce sera retour à Portsmouth puis départ vers la Martinique. Histoire d’aller boire une bière avec mon pote Jean-Christophe. Et puis aussi de quitter mon équipage de choc.
Bon ! Faut bien avouer que je ne suis pas dans un moment d’extase permanent. J’ai du mal à m’y faire vu mes conditions de vie actuelles mais c’est ainsi. Le sens du truc en particulier m’échappe méchamment. C’est quand même comique. Ici, au rythme caribeen, ça prend un aspect nouveau et implacable. Heureusement, Keisha, son rum et la nature qui prodigue tant de chose comestibles ou fumables indiquent un chemin de traverse en attendant mieux. Mais bon, ça va pas me mener bien loin tout ça.
Faut pas oublier non plus que c’est Noël, ici comme ailleurs. Peut-être plus ici quand même. Ils n’ont pas oublié de manger leur ration de quand on leur laissait pas le choix. Les élections aussi. Un nouveau PM depuis une semaine. Le même depuis 20 ans, corrompu comme il faut. Avec 70000 habitants on doit déjà dépasser la bonne mesure pour une société humaine. Clairement les débats sont difficiles. Un des sujets majeurs agitant les gens est le fait de légaliser l’herbe. Sujet frôlant l’absurde ici tant le joint fait partie de la vie. Elle est quasi moins cher que le tabac et personne ne songe à faire les gros yeux à quelqu’un qui fume ici. Juste ce n’est pas vraiment conseillé d’aller porter plainte au commissariat pour un vol de weed...
Le jour de l’an bientôt. Ça m’inspirera peut-être, qui sait? Je ne sais pas où je serai. Il y a 4 ans c’était en Martinique avec l’équipage au complet et pas mal de rhum sur une plage bordée d’amandiers.
Je pense souvent aux gens que j'ai laissé mais en revanche le pays que j'ai quitté, pas du tout. Existe-t-il encore après le 5 décembre? Ai-je raté une révolution? Merde, ça serait con! Bon, j'imagine que rien a changé. On éborgne tranquillement tous les samedis en préparant les fêtes. En vrai, la comparaison avec la Dominique commence à faire peur. Ici, c'est pas le paradis, loin de là, encore que je ne sois pas un expert dans le domaine, mais on en est pas dans un état policier. Ah oui, d'ailleurs, avec leur PIB par habitant 10 fois moindre que la France, l'accès aux soins est gratuit. Mais comment font-ils? On se le demande. Peut-être que leur corruption à eux c'est l'équivalent de Martine soudayant son chien pour qu'il fasse le beau. En tous cas, la solidarité est un mode de vie ici.

transat
l'équipage

transat
intervention sur le pilote auto, noyé sous la douche

transat
Dominica

MARDI 31 DÉCEMBRE 2019 - 16H48

Dominique nique nique
Ce qui est cool avec le bateau, c’est que t’as pas besoin de tourner autour du pot trop longtemps avant de comprendre que ça sent pas la rose.
"Si tu ne veux pas connaître la réponse, pose pas la question". Cette devise qui était celle qui avait cours sur Lullaby il y 4 ans n’a plus sa place aujourd’hui. Trop tard, les réponses aux questions à peine évoquées se pointent en masse et dans le désordre, un bordel qui me rappelle un peu la Chambre de Nico. C’est dire ! Alors évidemment ça perturbe un peu. Un CRS n’y retrouverait pas son LBD. Du coup, une phrase me revient régulièrement en tête, porteuse de vérité mais aussi de bonne humeur : Sometimes you hit the bar, sometimes the bar hits you. (le cowboy au bar du bowling dans The Big Lebowski). Passé le mal de crane et la gueule de bois, ça commence à ouvrir des perspectives. Et il faut bien avouer que c’est plus facile quand tu trouves une oreille attentive et éclairée pour en parler. C’est mon cas. Encore une facétie de ma bonne étoile qui a la bonne idée de briller sans discontinuer depuis pas mal de temps.
Ce matin, c’est beau temps. Je parle pas de météo car ici, le beau temps, c’est comme les arrêtes dans le poisson ou le beurre salé en Bretagne. Y’a pas moyen d’y couper. Mais c’est aussi dans la tête ce matin. Pourquoi ? Sans doute grace à mes échanges avec ma bonne étoile. Et puis hier, parler avec Marie m’a rappelé qui je suis. A présent que j’évoque sans détour un autre avenir à ce voyage, je sens que celui-ci va devenir beaucoup plus agréable. Qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’il ne faut jamais oublier de vivre le présent. Putain, je le savais, j’avais tout révisé avant de partir, table de multiplication par 7, verbes irréguliers en anglais, les trains qui se croisent entre Paris et Strasbourg, le nom des 7 nains, tout ça. Et bah malgré ça, je m’suis fait baisé comme un bleu. Un jour, quand je serai grand, je ferai tout bien du premier coup…
J’ai pas mal marché ici depuis 10 jours, et j’ai beaucoup pensé à Marine et Fab. Fab en particulier, qui se serait fondu instantanément dans la nature primaire qu’on trouve ici. Tout est jeune car Maria, l’ouragan, a tout détruit il y a 3 ans. Mais la nature sait se reconstruire très vite ici, elle est même faite pour ça.
Je viens d’avoir des nouvelles de mon pote Jean-Christophe que je vais sans doute voir ce week-end. Il y a 4 ans, j’étais passé le voir après 15 ans sans se donner de nouvelles. Passé l’étonnement de se revoir, le temps d’adaptation à éviter le passé qui par définition n’est plus, nous avons retrouvé avec plaisir ce qui faisait notre amitié il y a si longtemps. Le simple fait de penser à lui me donne envie de rire. Notre amitié était tout sauf morose, c’est toujours le cas.
Nous allons donc quitter la Dominique, je vais débarquer mon équipage qui a d’autres chats à fouetter. C’est le bon moment après un mois de vie en collectivité sur un bateau de 12m. Je suis content de les avoir embarquées et l’expérience se renouvellera peut-être.
Aujourd’hui c’est le dernier jour de l’année. Il y a 1 an, j’étais à Bruxelles pour un séjour exigeant chez Marine. Avec mon dicernement légendaire, je n’avais même pas remarqué qu’elle ne buvait plus d’alcool, toute enceinte qu’elle était. aujourd’hui, on va sans doute se lacher un peu niveau picole mais pas tant. Déjà parce que la bière aux Antilles, c’est comme le ski dans le massif central, et puis surtout parce que la marche suivante ici est sacrément raide, à base de rhums assassins. Mais bon, comme le dit mon philosophe préféré, mi-ours, mi-sanglier, et totalement viking : « C’est pas l’flacon qui murge ! ».
Happy new year from Dominica.

SAMEDI 11 JANVIER 2020 - 13H05

Full moon
Un vendredi à l’abrit dans Ruppert Bay en Dominique. La journée est consacrée à la surveillance du mouillage par 30+ nœuds. C’est rigolo au début mais très vite on se lasse. On se lasse de tout faut dire. Mais bon. c’est pas une raison pour ne pas aller à terre voir si j’y suis. En général non mais on ne sait jamais.
Hier soir on était invité chez Yellow pour l’anniversaire de sa douce Christine. Lui c’est le fils naturel de Bob Marley et Peter Tosh (oui il ont eu un fils, comme quoi tout est possible). Le rasta qui normalement ne mange que des plantes, fume 30 joints par jour et tient un discours habité certe mais pas très bien rangé. Bon Yellow, c’est tout ça plus du rhum. Sa douce c’est la même chose transposé chez une femme de 50 ans qui vient de Vannes et qui un jour s’est dit qu’elle pourrait utiliser son argent pour joindre l’utile à l’agréable en finançant la reconstruction de la maison de Yellow et en habitant dedans. Etaient conviés aussi Dominique et Claudia, expert en recyclage depuis 30 ans et en procréation pour Claudia avec ses 9 enfants. Ensuite, y’avait Coralie qui vient de quitter la Guadeloupe pour la Dominique pour se recentrer, en clair elle s’est faite larguer et ne semble pas très optimiste sur la suite de sa vie sentimentale. Et puis Florence. Là on commence à entrer dans le bizarre. Probablement entre 50 et 60 ans mais si on en juge par sa dentition ou ce qu’il en reste, je dirais 247 ans. Christophe, je l’avais déjà rencontré il y a 4 ans, associé à Sandrine dans un bar de la plage, le Sandy beach. Depuis, Sandrine s’est barrée et a monté un nouveau restaurant à 100m. Christophe lui avait pour projet de continuer seul à tenir ce bar qu’il a judicieusement renommé Christophe’s bar. Mais les choses n’ont pas tout à fait évolué comme espéré. En pratique, le bar est à l’abandon et Christophe expérimente une méthode très personnelle pour l’inventaire, un genre d’inventaire permanent, très moderne, qui consiste à picoler consciencieusement tout ce qui reste. Cette méthode présente l’avantage d’être une fonction convergente qui lui assure un résultat sans erreur quand il aura épuisé ce qui reste. Enfin, le plus important, Pocky, Arthur et Nelson. Dominicains de père et de mère. Pocky, le plus agé, m’a raconté sa vie de pêcheur entre la Dominique et Cuba avant de s’endormir gentillement après le 6ème planteur. Arthur lui a une mission. On l’a rencontré sur le chemin de la maison de Yellow en plein bush. Lui son truc c’est de guider les gens. Les mener à bon port. En même temps, je le soupçonne d’embellir un peu l’histoire vu qu’il était de la fête aussi. En fait il est tombé sur nous et s’est senti investi de la mission d’accompagner 2 filles blanches de moins de 30 ans sur le chemin de la vie. Moi, je ne suis pas sur de l’avoir ému plus que ça.
Quant à Nelson, sa qualité essentielle c’est son rire. Sa manière de se tordre de rire, un rire sonore et communicatif, quand Arthur essaie de lui expliquer que si ça continue, il va bientôt faire nuit. Moi, je ne résiste pas. Du coup, dans la soirée, je me retrouve dans le jardin avec lui et ses 14 joints et il m’explique que la lune, la pleine lune, qui vient de disparaître derrière un nuage, existe poutant bel et bien. Et généralisant, la leçon qu’il entend m’apprendre c’est que les choses continuent à exister même quand on ne les voit plus. Si j’avais été un peu plus lucide, moins égaré, en clair moins bourré, j’en aurais versé une petite larme de bonheur.
En fin de soirée, tout ce petit monde s’apprête à monter dans un taxi pour redescendre à Portsmouth. Nous, nous décidons de rentrer comme nous étions venus, à pied. Le taxi enfin parti avec son chargement plus ou moins avarié, Yellow nous retient pour une dégustation de champagne. Comme il le dit lui-même, une bouteille pour 10, ça n’aurait servi à rien. 1/4h plus tard, lorque Christine ouvre une bouteille d’un joli bleu camping-gaz, je commence à regretter le départ des autres convives. L’étiquette annonce « Vin Fou », ouais… A la 1ère gorgée, je sais que je vais sérieusement entamer le capital sympathie que mon estomac, mon foie et tout le reste avaient pour moi. C’est la goutte d’eau, ou de purin plutôt, qui fait déborder la fosse. Comment peut-on fabriquer une merde pareille ! C’est pas humain ! Le plus sage, raisonnable, évident, serait d’annoncer que la coupe est pleine pour moi et de jeter cette merde dans les plantations de Yellow mais ce serait gâcher. Du coup, le petit commité que nous sommes nous donne droit à un 2ème verre de poison servi avec fierté par Christine. Que dit-on déjà de la fierté, qu’elle est mal placée? Je dirais plutôt criminelle dans ce cas, mais sans préméditation, c’est déjà ça. Je ne serais pas plus étonné que ça que les laboratoires Bayer soient à l’origine de la mixture, on reconnaît le savoir faire.
Cette nuit de pleine lune s’achève donc par une petite randonnée de 3km pour rejoindre l’annexe puis le bateau, un temps propice à la réflexion sur la beauté de la nature et ses dérives parfois, si tant est qu’elle soit à l’origine de ce vin fou, ce qui est loin d’être évident.


Kish et Dominique


Sweet dreams are made of this

LUNDI 3 FÉVRIER 2020 - 06H14

Scalpa
La Dominique est derrière moi. Derrière nous en fait. L’une de mes équipières, Gesa, pousuit son voyage vers le sud et le continent sur un autre bateau. Roisin et moi avons trouvé un accord naturellement pour continuer en mer des Caraïbes. République dominicaine puis Cuba, avant de rejoindre le Mexique.
Un mois passé en Dominique. C’était bien. Très bien même. C’est un endroit qui ne ressemble pas à la Louisiane mais que je connais bien maintenant. Je ne connais pas le programme de retour mais je pense que je repasserai par Portsmouth. Histoire de retrouver Kish, Titus, Yellow, Jérôme et tous les autres avant que tout ça ne disparaisse quand cette île aura été vendue aux investisseurs qui s’annoncent déjà.
Le départ vers l’ouest a été retardé pour faire une courte étape de 3 jours à Pointe-à-Pitre. Matthieu a décidé de me rejoindre. Bonne idée ! Et puis du coup, on a retrouvé Felix qui s’est installé durablement en Guadeloupe. Je pensais qu’il avait perdu toute énergie après l’ouragan Maria, je me trompais. Il a ouvert un petit restaurant à Baie Mahaut avec son neveu Jean-Claude. De l’énergie, ils en ont à revendre et la soirée passée avec eux, entre ti-punch, pizza à la banane et musique était parfaite. Un petit morceau de Dominique en Guadeloupe… Roisin a décidé d’utiliser le surnom que ma donné Felix : Scalpa. Ça me va bien en fait.
Donc Matthieu est arrivé après mille heure de voyage. Il a laissé Paris et ses 4° en-dessous de zéro pour arriver sur Lullaby. Ça fait un choc mais il s’en sort pas mal je dois dire. Je crois qu’il a laissé pas mal de chose, pas toutes amusantes, sur le vieux continent. Il a bien fait, on en a pas besoin ici.
Nous voilà en mer des Caraïbes, cap au 280, pour 3-4 jours encore. Je pense à Manuel, le plus bordelais des dominicains, et la musique dans son bar, exclusivement constituée d’un CD en boucle qui en a fait fuir plus d’un. On en a tellement bouffé avec Matthieu qu’on en avait la bachatta chevillée au corps. Des soubressauts toute la nuit à s’en bousiller les rotules. Je me demande comment vont se passer ces retrouvailles musicales.

Nous avons passé 3 jours à Saint Domingue. Entre les agents de CESTUR qui nous suivent pendant 3h pour nous empêcher de déhambuler librement dans le quartier Est de la ville, peut-être à raison, et cette soirée inoubliable dans un bar de quartier où l’humain coule à flot, je me dis que cette étape est une leçon à retenir. Ce soir de crunch gagné par la France, j’ai l’esprit vagabond. Le rhum ne doit pas être étranger à tout ça.
Where is my mind?
Where is my mind?
Where is my mind?
Way out in the water
On ne se refait pas.
Au bout de nos réflexions, à parler de notre vieux monde, à fumer des cigarettes, des Nacional, et à finir le Damoiseau, je commence à trouver une certaine logique à nos divagations. Je sais que le retour est un piège. Demain je n’y penserai plus. On partira dans 2 jours vers Haiti et son PIB par habitant de 1800 €. Je sais, c’est moche de dire ça mais ça reste une donnée plus ou moins objective. Ensuite, on essaiera de se poser à Cuba. Putain, Cuba ! Merde ! Comme dirait Desjoyaux, « ça parle un peu ». J’ai peu voyagé dans ma vie. C’est pour ça que je suis un peu comme un mome pendant ce périple en voilier. Je commence à percevoir l’étendue de mon ignorance. Plus je rencontre de vies différentes et plus je me dis que ma faculté à parler sans savoir est infinie. J’espère ne pas oublier ça. Donc le retour, on y pense forcément. Ne pas se tromper, pas la même erreur qu’il y a 4 ans. Peu de risque de rencontrer le diable une seconde fois mais faut rester vigilent.
Me dire que je suis en république Dominicaine, que dans 3-4 jours je serai en Haïti et dans 1 semaine probablement à Cuba, ça donne un peu le vertige mais aussi, ça justifie les longues journées et les longues nuits en mer qui m’attendent avant de retrouver les miens. En même temps j’ai choisi. Je vais pas me plaindre non plus !

Salinas
Escale à Salinas

iguane
Iguane Dominicain

LUNDI 12 FÉVRIER 2020 - 14H46

Haiti cheri 


Haiti cheri

1 semaine à Haïti. Le temps de comprendre pourquoi elle est surnommée la perle des Caraïbes, et aussi ce que représente un PIB par habitant de 1800 $. Ça veut dire en gros que le salaire moyen est autour de 100$ par mois. Du coup, quand tu viens ici, et que tu es blanc, 2 options : tu es blanche et nous t’appellerons fion-patte, une chose que l’on peut baiser à tout moment, mais ça c’est commun à toute la région, où tu es « captain » et tu deviens l’équivalent d’un DAB. Après, j’ai pas creusé suffisamment mais je pense que la femme blanche est aussi une cash-machine à l’occasion. Quant à savoir si le captain peut être sollicité sexuellement, la réponse est oui s’il paye et on retombe dans le 1er cas. L’autre option n’étant même pas envisageable tant l’homophobie est naturelle ici et dans les Antilles en général. Une loi divine en quelque sorte. 
J’ai consulté la page Wikipédia pour connaître un peu mieux l’histoire du pays. Autant mettre le tète dans une fosse à purin. Avec 2 acteurs majeurs, la France et les USA, chacun avec un talent particulier dans la fils-de-puterie. Mention spéciale pour les US tout de même. Mais c’est une grande nation, on est pas de taille à lutter. Résultat, c’est la merde intégrale et ça ne va pas s’arranger. L’île-à-Vache où nous avons abordé a été déclarée d’utilité publique. Il faut comprendre ce que çà signifie. En pratique, l’état peut vendre la terre à qui il veut, mais surtout à des promoteurs compréhensifs en expulsant les occupants du jour au lendemain. Le droit foncier n’existe pas ici. La seule règle semble être l’argent. Dans 10 ans cette île sera un paradis en mer des Caraïbes, les habitants actuels auront rejoint les bidonvilles de la ville des Cayes où pire de Port-au-Prince.
Alors à ceux qui ne doutent toujours pas des supposées vertus du système libéral, je dis venez faire un tour ici, ou dans n’importe quel endroit conseillé par les tour-opérateurs pour passer vos vacances d’hiver. Si rien ne se passe dans votre tête, si la colère et la honte ne vous submergent pas, c’est que nous ne sommes pas faits pareils. Vous avez de la chance.
Je sais bien que moi, avec mon passeport français et mon voilier dont le prix représente peut-être 40 ans de revenus ici, je suis mal placé pour parler comme ça. Une chose est sûre, je suis venu ici, j’ai mesuré ce qui nous sépare. Les gens d’ici sont polis et gentils. Mais on ne doit pas oublier que leur intérêt est d’obtenir tout ce qu’ils peuvent du visiteur, quitte à mentir un peu à l’occasion. Mais comment leur en tenir rigueur ? Je sais que tout cela est normal mais j’ai beaucoup de mal à accepter l’impossibilité de rapports humains non biaisés. Ça me fait penser au « voyage d’Anna Blum » de Paul Auster. Quand tout est difficile dans la vie, il n’y a plus que le gain immédiat qui motive les gens. C’est comme ça ! Pas la peine de batailler, surtout quand tu viens d’un pays en partie responsable de la situation. Hier, ça m’a tellement affecté que j’avais envie de devenir ermite. Ne plus être témoin de nos tares intrinsèques.
Cette escale haïtienne restera gravée dans ma mémoire. Tant pour ce qu’elle m’a appris de cette île en mer des Caraïbes que de moi-même.
Ce matin, on se prépare au départ pour Cuba! Se souvenir des belles choses, voilà, c'est ça. Y'en a à Haïti. Et des gens aussi.


Mouillage à Kaykoc


kaykok
Kaykoc


les cayes
pare-battages


les cayes
dans la navette


les cayes
quai de chargement


les cayes
Les Cayes - le marché


abaka bay
Abaka bay


FEVRIER 2020

Patria o muerte


1 peso cubano

Cuba. 5 jours que nous sommes à Cuba et je sais que cette étape me sera bien utile. Comme un apprentissage de l’humilité et de la maitrise de soi. En même temps que je découvre ce pays dont on dit tant de choses, pas toutes vraies loin s’en faut, se dessine dans mon esprit une sorte d’avenir probable qui pourrait peut-être s’avérer possible. Ce que je clame depuis tant de temps comme une évidence commence à se présenter concrètement pour moi. On finit toujours par être seul.
Cette manière de ressentir les choses peut-être plus fortement que les autres m’a toujours donné un pouvoir de bousculer les consciences de ceux qui m’entourent. Rôle flatteur certe mais qui reste un rôle. Et tôt ou tard, la vérité me rattrape. La vérité, cette putain qui se laisse si souvent baiser, j’en sais quelque-chose, voit finalement son heure arriver. Et alors, il faut payer la note. J’aurais dû me méfier et ne pas vivre à crédit dans ce domaine.


Santiago de Cuba

Ici à Cuba, j’apprends que les choses ne se passent pas comme le racontent certains. Des gens vivent ici comme partout ailleurs et sont plutôt contents de nous voir accoster chez eux. Bien sur, le formalisme administratif est présent mais rien à voir avec cet abyme de tracasseries et interdictions que j’imaginais avant de venir. l’absurde aussi a trouvé une place de choix et la situation économique disons compliquée agit comme un révélateur dans ce domaine.
En 1ère ligne, on trouve évidemment l’utilisation de 2 monnaies, le peso convertible, à peu près 1 dollar US, et le peso cubain équivalent à 1/25 convertibles. Mais leur utilisation n’est pas dissociée. Les cubains sont payés en peso cubains semble-t-il mais on peut changer pour des convertibles sans difficultés. En tous cas, les visites à la banque occupent pas mal de monde le matin et même tout au long de la journée. Ensuite, on peut parler de l’accès internet du genre compliqué, de l’approvisionnement des supermarchés du genre psychotique mais aussi du reggaeton poussé à son niveau le plus débile et des références américaines dans les styles vestimentaires assez surprenantes. Enfin, le système D est omniprésent et commence par un marché noir très actif. Une part non négligeable de la production de rhum ou de cigares sort des usines de façon clandestine pour être vendue au touristes. Mais finalement, ce qui m’étonne, c’est qu’on peut découvrir tout ça sans efforts. C’est la vie telle qu’elle se déroule ici.


La marina de Punta Gorda à Santiago


Pedro-Expert en marché noir


Sur les murs du marché à Santiago


Fidel

Après 5 jours à Santiago de Cuba, nous avons fait les choses comme il faut et obtenu sans difficultés particulières le permis de navigation qui nous permet de jeter l’ancre ou bon nous semble. Aujourd’hui, c’est à Pilon que nous sommes arrivés. Petite bourgade agricole à 80 milles à l’ouest de Santiago. Ici, c’est bien différent et très intéressant. En particulier cette manifestation artistique sur la jetée en cette fin de journée où, en attendant les artistes prévus qui ne viendront jamais, chacun est invité à s’exprimer musicalement sur la petite scène en plein vent. Ça commence par une chanson qui raconte en gros : « Cuba libre, si ! Imperialismo no ! ». on voyage… Du coup, sur le pont du bateau depuis le mouillage, ça me rend nostalgique de ce que je n’ai jamais connu et, le rhum aidant, je me lance dans un pamphlet à la gloire de l’altruisme de Mathieu Ricard et contre l’égoïsme en général et celui de mon équipage en particulier. Pure divagation romantique issue de mon incapacité à admettre l’évidence. Si ce voyage m’apprend quelque chose, c’est bien que je dois me méfier de moi-même. Après avoir combatu le nihilisme, c’est le romantisme qu’il me faut maitriser. ça commence à faire beaucoup. Un jour, j’accepterai peut-être cette solitude qui me tend les bras. Et peut-être que je vivrai en paix.
Ce matin, je constate avec effroi que la bouteille de rhum entamée hier soir, Matusalem de Santiago, est proche du décès. Je comprends mieux mes divagations nocturnes. Il me reste quand même une vague impression que je pourrais redémarrer assez vite sur le sujet de l’égoïsme.
2 jours à Pilon, ça semble suffisant. On commence à mieux comprendre ce qu’il se passe ici. Pas grand-chose en fait. Mais on a bien intégré la règle N°1 qui s’applique à Cuba : Si tu trouves quelque-chose, prends le, après il n’y en aura plus. Demain, nous quitterons Pilon pour rejoindre Niquero, à 60 milles d’ici. Une petite ville où parait-il on peu manger du poisson. Mais ça c’est pas certain, on est à Cuba.


Un paysan rencontré près de Pilon nous offre un rafraichissement

Le voyage promet d’être long. La suite, ce sera le Mexique, on ne sait pas encore ou exactement. Peut-être Cancun qui n’a pas grand-chose d’attrayant avec ses nuées de touristes américains mais qui permettrait à Nico de nous rejoindre. Ça va pas être simple cette affaire, cette région se prête mal à la visite de mon ami pour des vacances. Les Antilles, cela aurait été plus simple mais c’est comme ça. On verra bien. En tout cas, ça sera l’ultime étape aller de ce voyage et probablement le moment pour Roisin de partir. Ça fait presque 3 mois que nous navigons ensemble et le manque sera évident. Je penserai à elle quand je retournerai en Irlande.
Le retour, je commence à y penser. Ce qui est bien, c’est que j’ai mis la barre bien haute, mais pas trop. Mexique-Bretagne, y’a moyen de voir du pays. Et niveau navigation, ce sera l’occasion de savoir si le bateau ça me plait. Remonter au vent jusqu’au Antilles déjà, c’est s’habituer à marcher sur les murs pour au moins 1 mois. La vie penchée mais la vie quand même.
L’étape de Niquero fût courte et intense. Dès notre arrivée, je comprends que personne ne fait étape ici. Le mouillage est assez délicat à trouver dans 2.5m d’eau. Nous sommes attendus par les autorités dès qu’on a mis pied à terre et je dois retourner au bateau avec 2 hommes, un jeune en tenue militaire et le responsable du moment, en salopette de jardinier. C’est lui qui décide de la suite. Il jette un rapide coup d’oeil à l’intérieur puis tout sourire me demande si on pourrait fêter notre arrivée avec un petit verre… Je me rends compte du coup qu’il ne m’a pas attendu pour participer à l’effort national à grand coup de rhum. Je sors la fin d’une bouteille de Matusalem qu’il vide entièrement dans un verre sale qu’il a pris dans l’évier et se le boit sans précipitation mais avec déterminination. Le partage c’est pas son truc. Voilà pour les formalités.
Nous parcourons la petite ville en ce dimanche soir, c’est animé, un peu. Sur un place, nous trouvons un petit kiosque où sont regroupés une dizaine d’hommes, on y vend de la bière. Règle N°1, nous nous y arrêtons et commandons 3 bières. On apprend qu’il y en a en fonction des arrivages, 2 fois par mois. C’est notre jour de chance. Un homme tout à fait sympathique est ravi de discuter avec nous. C’est lui qui nous explique la ville et ses manques. Je sens une pointe d’ennui et qu’il est content de parler avec nous. Il veut absolument nous parler de football. Il veut absolument que je lui dise qu’elle équipe, française en plus, je supporte. Pas facile comme question, d’autant qu’il n’en connaît qu’une, Paris, qui vient, m’apprend-il, de perdre en ligue des champions contre Dortmund. Je finis par lui lacher le nom de la ville de Nantes, ça l’occupera 5mn.
La suite de la ballade est charmante et nous trouvons même un café avec une terrasse pour prendre une autre bière. C’est un lieu qui attire quelques trentenaires intéressants. C’est là qu’un jeune militaire venu à vélo nous retrouve pour nous annoncer que le bateau est parti à la dérive ! Retour précipité jusqu’à l’annexe puis au bateau, de nuit, où je retrouve mon ivrogne en salopette et son aide de camps. Le mouillage est remonté et le bateau est en remorque d’une grosse barque de pêcheur. Je prends la manœuvre au moteur pour refaire un mouillage correct. 60M de ligne dans 2.5m, ça devrait suffire. Bizarre cette affaire quand même… Au passage, mon jardinier, toujours hilare et toujours bourré me demande un petit remontant pour l’occasion. Je lui sors la fin d’une autre bouteille de rhum absolument immonde, achetée dans la rue à Santiago. Pas de soucis pour Nicolas, 2 gorgées et la bouteille est morte. C’est l’heure de les débarquer. Il me donne rendez-vous pour le lendemain matin et je crains qu’un petit racket s’organise en mon honneur.
Lundi matin, nous débarquons et nous sommes attendus. Un militaire, gradé, nous accueille. Il a des choses à nous dire. Je vois à l’intérieur du batiment mon jardinier qui devait être de garde dimanche. Le gradé nous explique que nous ne pouvons pas aller en ville, que nous ne pouvons même pas débarquer ici et que notre unique option pour le bien-être de tous est de nous barrer promptement. Barrez-vous en fait ! Jean-louis salopette, le rhum aidant, a pris des libertés avec le règlement. Nous quittons donc Niquero.
Toujours vers l’ouest, nous enchaînons le paradis et l’enfer pour finir par nous amarrer dans la marina de Cienfuegos. Un mouillage à Cayo Blanco, petit îlot peuplé d’iguanes et où un gars très cool tient un petit restaurant pour accueillir les rares touristes qui passent par là. Il nous propose de manger le soir avec lui et nous invite pour la paella du lendemain. L’eau est cristalline, l’endroit est magique. Mais Eole a décidé de nous en interdire l’accès dès la nuit tombée. 30 nœuds de vent et des vagues imposantes nous obligent à renoncer au diner à terre. Au matin, c’est la ligne de mouillage qui casse et nous n’avons pas d’autre choix que de partir. Direction Trinidad. En fait, la marina dans la baie de casilda est inaccessible avec 2m de tirant d’eau et nous n’avons plus qu’à poursuivre vers l’ouest et Cienfuegos.


sur Cayo Blanco de Casilda

Cienfuegos est un endroit où on trouve à peu près ce qu'on veut. Beaucoup de touristes français viennent ici. l'approvisionnement est toujours aussi bordelique mais clairement, le monde de la consommation est arrivé ici. Ce que nous n'arrivons pas à savoir, c'est qui profite de quoi. Il y a une jeunesse dorée qui se rapproche des standards occidentaux mais il y a aussi des gens qui vendent des paquets de pates dans la rue. Peut-être des restaurants non gouvernementaux où les gens sont intéressés au résultat. En tous cas, la vie semble plus simple ici, à seulement 150km de Niquero. Je vais essayer de trouver une chaine de mouillage à relier à mon ancre de secours et dans quelques jours, nous repartirons vers l'île aux iguanes en espérant profiter de conditions plus clémentes et peut-être retrouver mon mouillage posé au fond.


Marina de Cienfuegos

MERCREDI 4 MARS 2020

Adieu Cuba.
Ce soir nous quittons l’île de Cayo Blanco de Casilda pour rejoindre le Mexique. 3 semaines à Cuba, c’était bien. On repart avec plus de questions qu’en arrivant. Les certitudes d’avant se sont transformées en besoin de comprendre comment les choses se passent ici. Ces 2 monnaies dont l’une va probablement disparaître rapidement, sans doute sous la pression du FMI, créent un mode de vie tout à fait particulier. Les journaux locaux décrivent à longueur d’article comment l’embargo est à l’origine de toutes les difficultés d’approvisionnement. C’est probablement un peu vrai mais il y a autre chose. l’impossibilité durant des décennies de recueillir le fruit de son travail à titre personnel a tué toutes envie d’investissement personnel. L’état qui s’occupe de tout est rendu responsable de tous les problèmes mais on attend toujours qu’il apporte les solutions. Ensuite, il y a une diversité de situations assez incroyable. Entre un travailleur de Pilon et un membre de la jeunesse dorée de Cienfuegos, c’est pas seulement une différence économique énorme mais un monde tellement différent que j’imagine qu’aucun des 2 ne peut s’imaginer la situation de l’autre.
J’ai adoré venir à Cuba. J’y ai trouvé de quoi toucher mon romantisme en voyant ce rêve d’une autre époque qui s’inscrit un peu partout sur les murs des villes. « Patria o muerte », ça me touche définitivement.


ça change de méluche

SAMEDI 7 MARS 2020

On file droit sur Cancun avec des conditions énergiques qui vont se renforcer la nuit prochaine. Du coup, on devrait arriver au Mexique dans la journée de lundi. Hier, j’ai envoyé un sms à Tristan pour son anniversaire, j’espère qu’il l’a reçu. Je sais que s’il avait été avec moi à Cuba, on aurait décuplé notre plaisir de voir la vie anachronique se dérouler à Cuba. Pour un peu, on aurait appris l’hymne national « ...morir por la patria, es vivir... ». Julien lui nous encouragerait en sirotant un mojito tout en se demandant comment j'ai fait jusqu'ici pour m'en sortir en étant aussi naïf. c'est ça aussi que j'aime chez mes garçons.
Hier, pour notre dernière journée sur le sol cubain, on a rencontré des touristes français, nordistes plus exactement, venus passer la journée sur l’île sur catamaran-charter. Passée notre suspiscion habituelle liée à leur qualité de touristes, français qui plus est, on s’est très vite rendu compte que ces 2 gars étaient vraiment cool. L’un d’eux travaille dans le développement web et est resté une heure à notre table. La 1ère chose qu’il nous apprend, c’est que chez lui, dans le nord, il pleut depuis mille ans. Ensuite, il nous renseigne sur l’état du monde et de la France concernant la pandémie de coronavirus. A 2 doigts de nous foutre les jetons le gars. Effectivement, ça a l’air sérieux le truc. Aussi sérieux qu’une élection américaine ou une réforme des retraites. Dans quelques temps, on découvrira que c’est à Davos que s’est décidé la création du virus par croisement des gènes de Boris et de Donald. De quoi foutre les jetons effectivement.


Petit tour en haut de mon bateau


Cayo Blanco

La fin du voyage aller se précise. J’ai dis que le retour serait l’occasion de passer en Irlande. Plus de limite à mes ambitions nautiques depuis que j’ai accepté de dormir sur une couchette trempée et de marcher sur les murs. Un jour, je travaillerai sur la terre ferme et le confort me paraîtra irréel. Si ça se trouve, Roisin ne sera pas retenue au Mexique et décidera de faire le retour avec nous. Elle en parle. Je me rend compte que c’est déjà la personne qui a passé le plus de temps sur le bateau, à part moi. Des points communs, on en a, c’est sur. On arrive même à supporter les moments d’agacement profond qui arrive de temps en temps. La rancune ne fait pas partie de notre monde, ni à elle, ni à moi. Du coup, elle me montre souvent des aspects de ce que je suis qui sont sans doute perfectionables…


Notre ami le chien cubain

On est dimanche soir et il reste 100 milles à parcourir avant d'arriver à Isla Mujeres, près de Cancun. 280 milles en 48h, ça avance. Pour le confort, c'est autre chose. Le vent, souvent au-delà de 30 noeuds et la mer, souvent au-delà de 4m, font danser Lullaby plus que de raison par moment. Mais malgré quelques embardées sévères, dans l'ensemble ça se passe bien. On sera au Mexique probablement demain matin.


Fin de voyage aller

MARDI 24 MARS 2020 - 04H53

Le jour d’après
Ce voyage me plait bien. Rien n’est écrit d’avance, c’est la liberté totale. J’ai rencontré Sarah et son frère Lucas à Salinas en République Dominicaine. Son frère était de passage sur son bateau, un superbe 38 pieds en bois qu’elle avait acheté pour 2000€ et qu’elle a passé 3 ans et demi à retaper et aménager, un travail magnifique. Elle nous a raconté comment, étant en voyage genre backpaker, elle avait trouvé ce voilier au Guatemala, à Livingston exactement sur la mer caraïbe. Cette allemande trentenaire est du genre solide, une vrai navigatrice en solitaire, et jolie en plus. Notre escale clandestine au Mexique, à Isla Mujeres près de Cancun, nous a convaincu que le Mexique n’était pas l’endroit idéal à visiter en bateau. Peu d’endroit où se poser et pour laisser le bateau. On a quand même pu découvrir Isla Mujeres et ses centaines d’américains en vacances. La première chose qui frappe venant de Cuba, distant de seulement 200 km, c’est l’abondance. Un cubain qui débarquerait ici ferait un arrêt cardiaque illico. La moindre échoppe sur le bord de la route propose plus de fruits et de légumes que le marché municipal de Santiago de Cuba. On mange très bien, mais trop. D’ailleurs les mexicains ont physiquement plus de points communs avec leurs visiteurs américains qu’avec un coureur de fond kenyan. Les chaises ont intérêt à être solides…
Et donc, après 2 jours de réflexion, sachant que Roisin n’est pas pressée de quitter le bateau et qu’elle a beaucoup aimé le Guatemala, le souvenir du récit de Sarah nous a décidé à aller faire un tour à Livingston et à remonter le Rio Dulce pour se poser là.
Il y a juste 2 petites incertitudes quand à notre destination : Pourrons-nous passer l’entrée du Rio Dulce et ses 1.80m de fond à marée basse (pour mes 1.98 de tirant d’eau, c’est court), aurons-nous le droit de simplement nous y arrêter sachant qu’une info envoyée à Roisin fait état d’une interdiction d’entrée sur le territoire du Guatemala pour les ressortissants européen du fait de la pandémie actuelle ? Pour le 1er point, ça va se jouer sur le timing. Sarah m’a affirmé que ça devait passer à marée haute et sans s’écarter du chemin (…) et je le pense aussi au vu des cartes, pour le second, on peut espérer que notre passeport prouvant notre présence en mer caraïbe depuis près de 3 mois, on soit autorisé à entrer.
En attendant d’avoir les réponses dès dimanche, nous allons longer les côtes de Bélize et ses lagons dont Fred m’avait parlé. Si on a le temps, on s’y arrêtera, sinon ce sera au retour.
Samedi matin, petit déjeuner, j’ai fait des crêpes ou des pancakes, enfin quelque chose de ressemblant. Les conditions sont parfaites depuis le départ du Mexique et nous avons le temps de faire une pause dans les cays de Belize. Nous arrêtons notre choix sur Lauging Birds Cay, petit îlot dans le lagon avec des palmiers et du sable blanc. Le mouillage à peine posé, je plonge pour le vérifier quand arrive 2 agents Béliziens qui m’expliquent que c’est comme pour le stationnement en ville, c’est soit gênant, soit payant. Je n’ai pas mon portefeuille sur moi et encore moins des US$ (10 par personne pour s’arrêter dans cette réserve naturelle) et nous sommes donc contraints de quitter aussitôt ce mouillage pour aller chercher notre bonheur ailleurs. On va essayer East Snake Cay, plus au sud, ce qui nous rapproche de Livingston.
3 jours plus tard, nous sommes au mouillage dans le Rio Dulce, près de El Higuerito. L’ambiance générale a pas mal changé. Le passage de la barre en arrivant s’est fait dans la douleur avec l’échouage, l’abordage d’un bateau canadien qui est venu pleine balle sur moi en espérant passer sur l’élan et qui a juste réussi à taper mon tribord, faire un trou dans la coque, arracher mon feux de navigation tribord et se planter dans le sable. Hector, un local habitué au savoir-faire occidental, nous a sorti de là en tirant le mat sur le coté avec la drisse de spi et le canadien ne semble pas pressé de réparer ses conneries…
Une fois à Livingston, on a vite compris que le monde vivait une période particulière. Roisin et son passeport irlandais obtient son visa d’entrée mais nous avec notre passeport de la macronie, whalou!En même temps, à force d’arrogance internationale et de désastre national, fallait pas s’attendre à un traitement de faveur. En fait, les autorités du Guatemala, comme partout ailleurs, naviguent à vue. Plutôt mieux qu’en France où un président peut recommander d’aller au théâtre pour montrer au virus qu’on a pas peur (mais non on t’a dit ça c’est le discours pour les terroristes musulmans…) pour décréter le couvre-feu 3 jours plus tard. Nous voilà donc dans une situation imprécise mais pas inconfortable. Ici, c’est pas loin du paradis, c’est chaud et humide comme dans… comme dans un paradis chaud et humide. La nature est partout, dans l’air avec des centaines d’oiseaux qui ont le bon goût de chanter merveilleusement, dans la forêt où il ne reste probablement pas la place de planter un radis tellement c’est dense, dans l’eau où on voit passer près du bateau 3 lamantins ! Nous avons poser le mouillage à Cayo Quemado ou Texan bay, probablement nommé ainsi par Mike, un texan véritable d’une soixantaine d’années qui tient un bar-restaurant dans la baie. Avec lui, j’ai revu mon taux de compréhension de l’anglais à la baisse. C’est incroyable, on croirait une caricature de l’américain, mais le bon coté du coup. Même Roisin dont c’est la langue maternelle ne comprend pas toujours ce qu’il dit ! C’est vraiment confort pour nous, il a des bières, un texan burger qu’il fallait bien essayer et un accès internet potable. Hier soir, on a fêter gentiment la Saint Patrick en ayant une pensée pour les irlandais qui n’ont peut-être pas pu fêter ça au pub.
Hier, c’était l’ultime prise de conscience de notre situation. Roisin est allé en bateau à Rio Dulce, le village, pour tenter de rejoindre la capitale en bus puis de là le Mexique. Elle est revenue 4h plus tard, plus de bus dans le pays, les commerces commencent à fermer, on y est. Notre situation est donc celle-ci : Nous sommes dans un endroit idyllique, avec des ressources limitées (en eau et gaz notamment) et Roisin aura probablement du mal à rejoindre le Mexique dans l’immédiat.
24h plus tard, changement de décor. Hier nous avons décidé d’aller faire un tour en bateau, rien ne nous en empêche, et de remonter le fleuve jusqu’à Rio Dulce. En fait, en arrivant là, on se rend compte que c’est l’abri anticyclonique ultime et des centaines de bateaux sont amarrés dans le coin. On trouve aussi une marina parfaitement équipée qui nous permet de faire le plein de gasoil, d’eau potable gratuite et de gaz. Je pense à Mike qui voulait nous vendre de l’eau hier, sachant qu’il connaît cet endroit et s’est bien gardé de nous en parler. Il a pas oublier d’où il venait l’américain… Cette journée se termine en beauté avec un repas de crabes du lac acheté sur place et de tortilla. L’urgence n’est donc plus de mise pour nous et nous allons profiter de notre exil clandestin pour remonter encore le Rio Dulce qui se prolonge par le lac Izabal sur près de 50km pour 18 de large. Nous savons maintenant que quand nous déciderons de quitter le pays, le ravitaillement sera facile.
Samedi matin. La nuit comme toutes les nuits ici s’est achevée par une pluie intense et le soleil qui arrive nous promet une journée comme toutes les journée ici, chaude et venteuse l’après-midi. Nous allons sans doute poursuivre notre découverte du lac Izabal et emmener Lullaby le plus loin dans les terres qu’il n’a jamais connu, du moins avec moi. Le fond du lac, où nous allons mouiller ce soir, est à 80 km à vol d’oiseau de la mer Caraïbe ! Hier j’ai réparé les conneries de Lorenzo, le propriétaire du bateau canadien qui m’a abordé. On a fini par obtenir ses coordonnées dans la marina de Rio Dulce où il a laissé son bateau. Il est parti en voiture pour rejoindre son pays, le Mexique mais a répondu rapidement à mon message sans discuter les faits. Il semble qu’il éprouve le besoin de raconter l’histoire autrement à ses amis mais s’il assume ses conneries finalement, je ne m’en formaliserai pas. Chacun ses tares…
Tout doucement, on se rapproche du moment où je vais entamer le chemin du retour. Ce voyage en solitaire n’en est pas un en fait, et ça me manque un peu par moment. Mais comparé au bonheur que ça m’a procuré, je n’ai aucun regret. Découvrir Matthieu en mode presque joie de vivre, c’est intéressant aussi. Je me demande comment se passeront les choses d’ici 2-3 mois en France et dans le monde. J’ai l’impression que la coïncidence avec mon périple en atlantique occultera pas mal les conséquences de la crise sanitaire actuelle et je me rends compte que seul mes proches vivant en métropole connaissent une situation vraiment particulière. Je mesure mieux combien la vie de marin est unique. Il y a les vivants, les morts, et ceux qui partent en mer…
Demain matin, c’est le départ. Reste le stress de passer la barre de Livingston mais avec l’aide de Hector qui va prendre la drisse de spi à son bord pour nous mettre à 45° de gite, ça va passer. Il est temps de partir. Nous avons tout ce qu’il faut à bord et la rencontre avec la police locale aujourd’hui nous a convaincu que nous n’étions plus les bienvenus ici. En fait, c’est pas vraiment exact. 10 mn auparavant, nous déjeunions chez une femme qui n’a pas vraiment la peur au ventre et qui, bravant les interdits, nous a gentiment accepté dans son petit restaurant. Nous avons pu échanger quelques bribes de conversation mais surtout notre vision commune de la vie en temps de couvre-feux. Cette femme nous a montré le meilleur de l’humain et c’était un vrai bonheur. Je m’inquiète un peu pour Roisin que nous avons laissée à Rio Dulce. C’était sa volonté et elle est taillée pour se débrouiller mais quand même. Certains, par peur, sont devenus suspicieux et la vue d’un étranger dans leur village ne les rend pas très bienveillants. Je prendrai des nouvelles demain matin sur mon forfait data hors de prix avant de partir. En route donc vers la Guadeloupe, ou la Dominique, où Sarah s’est posée. Histoire de revoir une fois encore Portsmouth, Kish, Titus et peut-être Sarah. Probablement plus agréable que Pointe-à-Pitre et son état d’urgence sanitaire.


Sur le Rio Dulce


Sur le Rio Dulce


Densité


Savoir faire

2 AVRIL 2020 CONFINEMENT

Hier, nous avons fait une escale rapide à George’s Town sur l’île de Grand Caïman. Le retour vers l’est dans la mer caraïbe n’est pas si simple et nous avons constaté que nos ressources étaient insuffisantes pour atteindre la Guadeloupe. Du coup, comme on était dans le coin, on s’est dit qu’on allait tenter un ravitaillement à George’s Town. Mais, en ces temps de pandémie, plus rien n’est simple en bateau, à part naviguer. En effet, à peine l’ancre posée, un couple de français vient nous accoster en annexe pour nous affranchir. D’abord, il est interdit de mouiller l’ancre ici, rapport à la protection des fonds, déclarés ou non. Ensuite, plus aucun bateau n’est autorisé à faire escale ici. Eux ont eu de la chance, si on peut dire, et ont eu le droit de rester moyennant une quarantaine de 15 jours à bord… Elle se termine aujourd’hui et ils vont mettre pied à terre pour la 1ère fois. Gilles, c’est son nom, me rappelle d’envoyer mon pavillon de quarantaine. Ok mais je ne sais pas ce que c’est. Le jaune me dit-il. Ah oui !? Bah j’en ai pas. Juste la peau de chamois qui sert à nettoyer le pare-brise. On s’en passera.
Eux, c’est pas le genre aventuriers. Ils font tout bien comme on leur dit. Moi aussi d’habitude. 2 enfants virgule 3, un PEL et ma déclaration d’impôts faite le 1er jour. Mais en bateau, c’est différent. Je suis plutôt du genre à faire ce que je veux et qu’on vienne pas me scier les ronds. Donc, point de pavillon jaune. Ils nous proposent gentiment de faire nos courses, parce que, en temps de crise, il faut de la solidarité, il faut s’entraider… J’accepte illico, leur donne une liste et ma carte bleue et les remercie chaleureusement. 2h plus tard, les voilà qui reviennent avec 2 sacs pleins de bonnes choses pour nous. Ils ont dû se faire chier grave ! Re-remerciements et tout… Je leur annonce que je vais contacter les autorités pour voir si des fois, y’aurait pas moyen… En fait, on décide de faire un tour à terre en douce, on verra bien. Tout se passe tranquillement. On en profite pour acheter des bières, du rhum, des clopes et prendre un menu big-daube à emporter au Burger King du coin. Au passage, je constate que George’s Town, c’est de la merde. Les Caïmans, c’est 20000 sièges sociaux d’escrocs, 240 banques non moins pourries et puis c’est tout. Sauf les fonds, encore eux, qui sont paraît-il fantastiques. De retour au bateau, on a un peu honte quand même. Monique et Gilles (enfin surtout Monique) se sont tapés nos courses sans raisons. Y’a beau geste !
Le menu big-caca avaler, et pas vomi mais c’en est fallut de peu, nous larguons les amarres direction Gwada.
Au coucher du soleil, en plein apéro puisqu’on a des bières, on voit arriver une embarcation tout en gyrophares et moteurs monstrueux. Au moins 600 ch au cul ! C’est la police maritime locale. Contrôle d’identité complet et questions diverses : Qu’est-ce qu’on fout là, d’où on vient, où on va. J’explique qu’on voulait faire escale sur leur perle d’île en mer caraïbe mais que comprenant que ce n’était pas possible, on a décidé de poursuivre notre route pour rejoindre la mère patrie, ou du moins son annexe antillaise. Tout ça leur va bien. Du coup ils sont gentils comme tout, du moment qu’on se barre. Ils nous demandent même si on a ce qu’il faut en terme de vivre et d’eau… C’est marrant ça. Je leur répond que tout va bien, merci, vive la reine et bon corona.
Fin de l’escale aux île Caïman. Prochain arrêt, Pointe-à-Pitre. On verra bien comment on est reçu.
Le prochain arrêt, c’est finalement la Jamaïque. Nous n’avons pas vraiment assez d’eau pour rejoindre la Guadeloupe ou du moins, ça risque d’être inconfortable. Nous avons donc décidé de tenter notre chance à Montego Bay.
Niveau autorités, c’est calme à Montego Bay. En fait, l’endroit semble touché par un mal mystérieux et les rues sont vides. Nous mouillons l’ancre au Pier One près du Montego Bay Marine Park. Il y a là 2 ou 3 gars qui sont juste un peu surpris de nous voir. On leur explique qu’on a juste besoin d’eau et qu’on fout le camp direct, il nous répond qu’on peut se servir ici moyennant une « petite contribution », virus ou pas virus, y’a des invariants dans la nature humaine. Pour 20$ US donc, nous obtenons le droit de faire 1000 aller-retour avec une annexe qui menace de sombrer pour remplir les réservoirs de Lullaby. Une fois la tache accomplie, je demande à un gentil membre du club portant masque et gants de latex où je peux trouver un distributeur de cash. Il me propose de nous emmener avec sa voiture, c’est gentil ça. Nous montons à bord de sa voiture qu’il prendra soin de désinfecter juste après, surtout depuis qu’il sait que nous sommes français. Je lui précise quand même que j’ai quitté la mère patrie en septembre dernier et que nous naviguons depuis 3 semaines sans escales… Nous empruntons le boulevard Jimmy Cliff ! Distributeur puis supérette pour acheter quelques bières. Le vendeur nous demande immédiatement de passer au lavage des mains avant de continuer. 24 bières et 2 paquets de Craven-A : 75 US$ ! Il se fait pas chier Bob Marley ! Il a bien vu qu’on était de passage et puis de toute façon, c’est à prendre ou à laisser. Je paye donc et je l’arrête dans son entreprise de nettoyage des cannettes une par une au désinfectant. Ça va bien la parano et puis au rythme où il va le fumeur de joints, on est encore là demain. On rejoint notre chauffeur qui nous ramène au ponton. Mais avant de se quitter, il me demande combien je pense lui donner pour la course. Il me reste un billet de 20 US$ et 700 $ jamaïcains. Je lui propose les 700 JM$ mais c’est comme si je lui proposais une menthol pour rouler son joint. À contre-coeur je lui propose mon dernier billet de 20 US$ et là, miracle, dieu lui a chatouiller les pieds ou bien il s’est souvenu de mes 20 US$ pour 200l d’eau, il refuse finalement disant qu’il ne veut pas me dépouiller complètement. Merci Bob ! Finalement, nous rejoignons le bateau pendant que résonnent les balances d’un concert à venir, du reggae, du vrai, en Jamaïque, c’est beau.

réparation
1ère alerte sur le génois : 3h de travail

jamaique
Arrivée au petit jour en Jamaïque

9 AVRIL 2020 on est dans le dur.

Ça fait déjà 16 jours que nous avons quitté le Guatemala et on est pas arrivés. Dans ce sens là, la mer Caraïbe c’est pas une partie de plaisir. Ça pourrait être pire avec une mer mal foutue et du vent contraire un peu trop fort. Là c’est juste long ! On avance pas très vite faute de vent et bien sur, c’est du près à s’en scier une guibolle pour être un peu à l’horizontal. On en a encore pour une bonne semaine avant d’arriver à Pointe-à-Pitre. Niveau relationnel, on a compris que l’heure est à l’isolement et finalement, Matthieu est peut-être la personne la mieux placée pour comprendre ça. Ça tombe bien. N’empêche ! En ce moment, je devrais être en solo. Je me connais un peu. Il me faut faire quelques efforts de concentration pour ne pas tomber dans le piège de l’arbitraire et de l’injuste. Du coup, la solution c’est plus trop de relations. Ça peut paraître bizarre mais c’est comme ça.
Aujourd’hui on est vendredi 10 avril. Jour anniversaire de mon père. Parfois je me demande pourquoi je suis si dur avec lui, dans mes pensées. C’est quelque chose que je ne maîtrise pas. J’ai depuis longtemps comme un arrière goût d’escroquerie. Comme si je soupçonnais la tromperie sans pouvoir mettre des faits en rapport. En tous cas, il a 88 ans aujourd’hui. Et moi, je suis en plein milieu de la mer caraïbe avec juste ce qu’il faut pas assez de vent pour la mer qu’il y a. ça veut dire que je fais un cap dégueulasse d’un coté comme de l’autre. C’est pas grave et j’ai juste à en prendre mon parti. On sera content d’arriver à Pointe-à-Pitre quand même.

MARDI 14 AVRIL 2020

Bon là, ça commence à être un peu pénible. D’autant plus pénible que je ne suis pas tout seul. C’est vrai que je ne laisse à personne les décisions de navigations mais en plus, j’ai même plus envie de les expliquer. De toutes façon, y’a pas non plus de revendications... Depuis 3 jours, nous naviguons sous génois seul. La grand-voile est déchirée sur le bord de fuite au-dessus du 3ème ris. Il faudra faire réparer ça à Pointe-à-Pitre. Du coup, en plus du vent qui s’obstine à être le plus défavorable possible et de la mer qui fait tout ce qu’elle peut pour ralentir le bateau, je fais un cap vraiment immonde et la vitesse de rapprochement au but est famélique. Ajouter à ça les preuves omniprésentes de notre incurie en matière d’environnement : Entre déchets flottants entre 2 eaux et des centaines d’hectares de sargasses, preuve qu’un équilibre est rompu. Ça ne me met pas le moral au beau. Même plutôt orageux… Je sais que c’est absurde mais constater le manque absolu d’entrain de mon passager pour les tâches qui se présentent sur le bateau, probablement sous couvert d’incompétence, ça me titille l’occiput. Éponger la flotte dans les toilettes, niveau compétence, ça reste abordable. J’ai lancé 2 ou 3 ballons d’essai ces derniers temps pour dire que le bateau, c’est chiant et que si moi, j’ai choisi, mon passager peut parfaitement décider de se barrer en Guadeloupe. Mais je n’ai pas été entendu. Et puis, ce qui est pire, je sais que ça impliquerait un retour en avion, et que ça coûte cher, et que j’ai pas les moyens… Bref, ça m’emmerde déjà. Matthieu, c’est un vrai pote. Mais j’ai un problème relationnel qui va en empirant. Comme l’âge. Ça doit être lié. J’ai plus envie d’être arrangeant.Là, j’ai envie d’être seul.

VENDREDI 16 AVRIL 2020

Hier, j’ai pris la décision de tenter une escale à Porto Rico. C’est pas que l’endroit m’attire mais la route pour Pointe-à-Pitre est encore longue et nous n’avons plus grand-chose à manger. On ne risquait pas la mort de faim mais ça commence à être limité et vu mon état d’esprit, il vaut mieux que je pare au plus pressé. Il faut voir le bon coté des choses, l’expérience peut-être enrichissante dans le contexte actuel : Débarquer chez les américains ou assimilés dans une période de fermeture absolue de toutes les frontières, ça risque d’être coton. Je vais leur expliquer notre demi fortune de mer en espérant être entendu. Je dois absolument retrouver ma fraîcheur d’esprit, tout ça n’a pas beaucoup d’importance, et tout se passera bien.
Reste mon problème du moment mais chaque chose en son temps. On discutera de ça à Pointe-à-Pitre.

DIMANCHE 19 AVRIL : Tenir

L’arrêt à Porto Rico a tenu ses promesses. Arrivée dans une marina déserte, amarrage au ponton carburant et on débarque rapido pour voir si on pourrait pas trouver à se ravitailler pour repartir aussitôt en douce. En fait, on tombe sur un gars avec masque et gants en latex qui nous fait signe de stopper immédiatement. Après de multiples appels téléphoniques, il nous indique le club house de la marina ou nous trouvons une vedette de la police avec 4 policiers à bord. Plutôt conciliants ceux-là. Ils nous disent clairement que c’est la douane qui gère ce genre de problème, car nous sommes un problème, clairement.
À partir de là, s’enchaîne pendant 2h tout un tas de tractations avec de multiples intervenants du plus sensé au plus débile. Clairement, les agents des douanes sont particulièrement gratinés. L’un d’eux répète en boucle que c’est un territoire US et que nous n’avons pas les papiers permettant même d’être là devant lui. Quand je lui parle code maritime international, il se met à trembler, à faire des bulles avec sa salive, tout ça la main sur le gun… Au bout de 2h, je propose que quelqu’un passe dans une épicerie quelconque dans le coin et nous achète pour 20$ de diverses denrées nous permettant de tenir 3-4 jours. 1/4h de discussion est nécessaire pour qu’enfin le policier, un bon gros black au regard doux, soit autorisé à procéder. 10mn plus tard, il revient avec 3 sacs plastiques, pas forcément avec ce que j’aurais acheté mais peu importe. Je le remercie chaleureusement sous le regard haineux du douanier-justicier et nous repartons aussi sec. Porto Rico, ce sous territoire US, j’avais pas envie d’y mettre les pieds au départ, je ne pense pas que ça se reproduise un jour.
Sitôt quittées les côtes portoricaines, nous mettons le cap vers la Guadeloupe. Au bout d’1h, nous croisons un voilier, français, le Maris Stella, qui nous appelle. Il est content de parler à quelqu’un, français en plus. Ça fait 1 mois qu’il a quitté Isla Mujeres, où nous sommes passés avant de descendre au Guatemala. Il va vers St Barth et nous conseille d’en faire autant compte tenu du contexte. Il paraît qu’en Guadeloupe, c’est le bordel. On va peut-être faire ça.
C’est là que les choses prennent une tournure particulière. En fin d’après midi de ce vendredi, nous pêchons un barracuda énorme, enfin le plus gros que j’ai vu jusqu’ici. 1h de travail et nous voilà avec 2 énormes filets. Le soir même, nous en cuisons la moitié d’un pour faire le repas du soir accompagné de riz. Bien assaisonné car le barracuda, ça n’a pas trop de goût. Il ne faudra que 2h pour que le choc allergique, enfin ce que j’identifie comme tel, nous prenne tous les 2. La nuit est horrible et pour ma part, cela dure jusqu’à la nuit suivante. Je n’ai plus de muscles. C’est la 1ère fois qu’une telle chose m’arrive et bien sur, en mer c’est pas le plus confortable. 48h plus tard, je commence à retrouver des forces et je peux commencer à manger quelque-chose. Le bon coté des choses c’est que je pense avoir vraiment perdu les 300gr de gras que j’avais en trop.

leurre
L'outil idéal

Poisson
1ère salve de toxine

barracuda
Le barracuda qui nous a empoisonné

MARDI 21 AVRIL 2020

Dans 3h, nous mouillerons l’ancre à Gustavia sur Saint Barth. C’est pas dommage ! Ça commence à être long avec ce bateau au près sous génois seul dans une mer toujours aussi dégueulasse. L’ambiance à bord… quelle ambiance ? On ne communique plus trop depuis quelques jours. Sans doute les conditions de vie un peu spartiates avec un avitaillement qui commence à se raréfier n’aide pas à la légèreté. Mais enfin, il faudra qu’on aborde le sujet de la suite. Pour ma part, je n’ai pas trop envie de continuer avec un passager à bord, fut-il un très bon pote. Je pense que Matthieu n’y est pour rien, enfin, il est Matthieu c’est tout. Le truc c’est de pouvoir aborder le sujet simplement et sans drame. J’espère que l’on ne va pas nous imposer une quarantaine de 14 jours à Gustavia. De toute façon, il faudra bien qu’on nous autorise à ravitailler parce que là, on n’a pas de quoi tenir 2 semaines. Même pas 4 jours.
En fait, Gustavia nous a gentiment jeté et envoyé à Marigot sur Saint-Martin. Au moins, nous sommes posés, au ponton d’un shipchandler, Ile Marine, qui doit nous faire la clearence demain à partir de 9h. En attendant, on a réussi à passer dans un petit supermarché et ce soir devrait être plus doux…

JEUDI 23 AVRIL

Voilà ! Les idées s’éclaircissent. On est posé depuis 2 jours dans la baie de Marigot à Saint Martin. Matthieu est quelqu’un de précieux. On a abordé et même discuté clairement à propos de mon envie ou mon besoin de me retrouver seul sur le bateau pour la suite. Il sait pourquoi, il comprend les choses. J’en connais peu avec qui j’aurais pu avoir ce genre de réflexion… Bon, il faut quand même qu’on voit s’il existe une possibilité pour lui de rentrer en avion. Depuis Saint Martin c’est mort mais depuis la Guadeloupe c’est peut-être possible.

arrivée
en approche de Saint Barth

DIMANCHE 26 AVRIL

Matthieu et moi nous refaisons une santé au mouillage à Saint Martin.
Saint Martin, au départ, ça ressemblait pour moi à un de ces paradis fiscaux aux caraïbes avec ses eaux turquoises et ses yachts. En fait, c’est bien différent. C’est français parce qu’on a dit que c’était français mais la culture est clairement anglo-saxonne. D’ailleurs, on parle autant anglais que français ici. L’ouragan Irma de septembre 2017 a laissé des traces profondes et les moyens n’ont pas été trouvés pour reconstruire. Du coup, c’est un décor d’après guerre que l’on voit ici et des dizaines de bateaux détruits qui sont restés là depuis.
Nous avons trouvé 2 choses intéressantes pour nous en ce moment : Un Super U à la française qui nous permet de nous ravitailler gentiment et un pharmacien tout à fait sympathique avec qui nous avons pu parler de ciguatera. Ciguatera, c’est cette toxine présente chez les gros poissons des eaux tropicales qui mangent le petits poissons qui eux-même mangent les coraux mourants. Et ça s’accumule dans l’organisme jusqu’au jour où ça déborde. Nous, le trop plein, c’est le dernier barracuda qu’on a pêché qui nous l’a apporté. C’est bien d’identifier avec certitude ce qu’on a, même si niveau traitement, c’est la misère. Je rejoints donc le club des gens qui ne peuvent pas manger de poisson. Ça peut paraître triste mais c’est pas la peine de se lamenter. C’est comme ça, un souvenir de mon voyage en bateau. En attendant, c’est un peu pénible à supporter mais ça s’arrange avec le temps.
Dans les 2 semaines qui viennent, on va descendre à Pointe-à-Pitre et Matthieu essaiera de prendre un avion. Ensuite, retour au sources pour moi avec une belle transat en solo à venir et peut-être 2-3 détours si le Covid19 m’en laisse la possibilité avant de poser Lullaby dans un endroit douillet pour lui refaire un santé après ce voyage.

mince
J'ai perdu ce que je pouvais perdre...

LUNDI 29 AVRIL 2020 - 17H06

Départ de Livingston au Guatemala le 24 mars 2020.

Livingston
Seule possibilité de sortir de Livingston

Livingston
Hector nous fait giter de 30° pour passer

JEUDI 30 AVRIL 2020

Nous sommes au mouillage dans la baie de Marigot à Saint-Martin depuis 8 jours. Les symptômes de la ciguatera commencent à s’estomper. J’ai finalement renoncé à prendre le médicament à base de cortisone et m’en remet à la nourriture plus saine faite de fruits et de légumes.
Je suis heureux d’avoir eu ces discussions avec Matthieu à propos de ma volonté de poursuivre seul le voyage. Bien sur, il y a loin de la coupe aux lèvres comme on dit. J’ai trouvé un vol depuis Pointe-à-Pitre le 12 mai à un tarif intéressant mais je ne sais pas ce qu’il fait de son coté. En tous cas, il sait que tout est prêt pour son retour.
Pour ma part, c’est le début d’une autre aventure. Cette transat retour me ramène à la 1ère, il y a 4 ans, qui avait changé tant de chose en moi. Je vais essayer de faire les choses plus sereinement pour bien profiter de la chose. Le contexte est un peu différent, plus posé dans un sens après ce retour du Guatemala qui fut assez pénible il faut bien le dire. Le bateau en revanche n’est pas au mieux. J’ai du temps pour arranger certaines choses mais tout ne sera pas possible. Le safran en particulier s’est trouvé à nouveau amputé d’un morceau que nous avons laissé sur le reef en plein chenal menant à une marina déserte à Montego Bay en Jamaïque. Il faut que je trouve le moyen de le sécuriser pour éviter qu’il ne se délamine complètement. Ensuite il faut que je répare la GV et que je contrôle le génois. Il y a aussi les feux de navigation à remettre en état. Bref, ne pas partir avec un oiseau blessé quand-même.

SAMEDI 2 MAI 2020

Les choses se dessinent peu à peu mais ça va être long. Matthieu doit prendre un avion le 15. Nous quitterons Saint Martin probablement lundi 11 mai, histoire d’arriver en Guadeloupe après la levée des mesures de confinement. D’ici là, je retrouverai je l’espère une meilleure forme physique et j’ai la semaine à venir pour réparer la voile, remettre des feux de navigation fonctionnels et sécuriser le safran. Le tout, c’est d’être en mesure de le faire physiquement. Quand je dis que j’ai envie de me retrouver seul sur le bateau, c’est aussi parce que c’est déjà le cas dans ce genre de domaine. Je comprends que ça ne le passionne pas de remettre Lullaby en état puisqu’il va quitter le bateau...
Dès que nous serons remis en état, le bateau et moi, je vais retrouver le plaisir d’être à bord et je pourrai préparer soigneusement le retour.

MERCREDI 27 MAI 2020 - 16H07

Rentrer ?
C’est bientôt le départ pour ma 4ème transat, la 2ème en sens ouest-est. Plus intéressant dans ce sens. L’anticyclone des Açores joue avec les dépressions du nord-atlantique et il faut trouver un chemin en essayant de ne s’échouer sur une bulle anticyclonique, synonyme de vent famélique. J’avais fait ça il y a 4 ans et j’étais resté scotché 3-4 jours.
J’ai fait un avitaillement conséquent, de quoi être détendu sur le chemin. Les choses étant ce qu’elles sont en ce moment, pas certain que je fasse escale aux Açores, même si je passerai par là, c’est sur le chemin.
Rentrer, ça veut dire retrouver ceux qui comptent pour moi. Au-delà de ça, depuis 2 ans que je vis sur le bateau, je n’ai plus trop le sentiment de rentrer quelque part. La seule certitude, c’est que j’ai trouvé un endroit où amarrer le bateau. Ce sera à Arzal. Pas de hasard là-dedans, c’est à coté de chez Tristan. Et je connais l’endroit.
Ensuite, il sera temps de passer à autre chose. Inventer une nouvelle vie au milieu des arbres et retrouver ma forêt qui s’est un peu étoffée durant ce voyage, Roisin, Sabine et GG.
La vie sur Lullaby m’a éloigné de fait du monde de la consommation. Je vis dans un espace de 15m2 et les endroits visités m’ont souvent appris à me satisfaire de peu. J’espère bien conserver cette capacité à vivre comme ça, on est plus heureux ainsi.
Un dernier petit tour à Pointe-à-Pitre aujourd’hui, histoire de dire au-revoir aux Antilles et je lèverai l’ancre. 3500 milles jusqu’à la Bretagne, ça veut dire 30-40 jours, histoire d’arriver dans le golf de Gascogne avec les meilleures conditions, mon terrain de jeu favori.


Fruits

VENDREDI 29 MAI 2020

J’ai quitté Pointe-à-Pitre hier midi. Les conditions étaient idéales pour regagner la confiance dans le bateau. La 2ème réparation de la grand-voile semble être satisfaisante. Tout de même, la liste des points d’inquiétude commence à être longue : Génois réparé, grand-voile idem, le safran est bien abîmé et j’ai du le sécuriser avec une sangle, l’eau continue à rentrer en navigation dans le coffre avant et dans le carré mais à un rythme tout à fait gérable, le renvoi de la drisse de GV à l’arrière, après la perte du winch de pied de mat, ne facilite pas les manœuvres mais reste fonctionnel et le winch babord m’a fait la surprise de se mettre en roue-libre dans l’après-midi mais aujourd’hui, il fonctionne à nouveau. La nuit est tombée apportant comme d’habitude son surplus de stress, surtout au milieu des îles, Grande-terre, Marie Galante, Terre-de-haut, Terre-de bas et la Désirade. Mais ce matin, au lever du jour, j’ai pu constaté que tout allait bien et je retrouve la confiance nécessaire à une navigation plus sereine. D’autant que les conditions sont très confortables. Un peu molles cet après-midi mais nous avançons correctement.
La veille du départ, le 27 mai, c’était un jour férié en Guadeloupe, réservé à la commémoration de l’abolition de l’esclavage. Les rues de Pointe-à-Pitre étaient désertes mais j’ai tout de même trouvé un endroit où commander mon repas du soir. Good Food Good Price, c’est son nom. Au bord de la route près du quartier Carénage. Une antillaise adorable proposait un poulet grillé avec bananes frites et salade. 2 jeunes guadeloupéens étaient assis sur la terrasse, le nez pointé sur leur smartphone et un 3ème assurait l’ambiance musicale depuis sa voiture stationnée devant, portes grandes ouvertes. Cette femme, avec sa gentillesse et sa bonne humeur réhaussée par son accent m’a rappelé que mon avenir n’est pas de vivre en ermite. Quels que soient mes projets futurs, c’est au milieu de la société humaine que je veux vivre.

SAMEDI 30 MAI 2020

J’ai retrouvé mon « rituel » d’écriture au soleil couchant. C’est bien ! Un moment qui rompt la solitude de la journée, bizarrement.
Pour ce qui est de la marche du bateau, rien de nouveau. Et c’est une bonne nouvelle. Le vent est d’environ 15 nœuds. Je dis environ vu que l’anémomètre dit à peu près n’importe quoi. Ça c’est ma croix, ce matériel de marque NASA (une marque US soit dit en passant), modèle Clipper Duet ! t’as raison Léon. De la merde en barre ! Le bateau ne se plaint pas. Je suis même passé en mode sans pilote, autant que cette allure de près serve à quelque chose d’autre qu’à me casser les burnes à me faire marcher sur les murs. Du coup, niveau énergie, ça se passe bien.
Je commence à entrevoir ce qui m’attend durant ce mois de solitude en atlantique. Aujourd’hui, j’ai commencé la lecture de René Guenon, Le règne de la quantité et les signes des temps, et plus sérieusement le 1er ouvrage prêté par Raphaëlle traitant des Marquises : Archipel de mémoire de Eve Sivadjian. René Guénon, j’y reviendrai plus tard . Il a le temps, il est mort depuis 50 ans.
Les Marquises, c’était le but imaginé de ce voyage. Même si je m’étais dit dès le départ que l’entreprise me semblait par trop ambitieuse. En fait d’ambitieuse, elle était surtout absurde, compte tenu des raisons qui me poussaient à entreprendre pareille aventure. Loin de moi l’idée de déprécier une telle ambition. Mais elle n’était pas faite pour moi. Ce que je cherche n’est pas aux confins du pacifique. Ce que je dois affronter, ce n’est pas les milliers de milles sur les océans. Ce que je dois affronter, je le sais, je l’ai toujours su, c’est ce vers qui me ronge depuis toujours, depuis que j’ai 6 ans, qui m’a été légué en même temps que cette force vitale qui reste, curieusement, année après année, toujours présente. La lecture de cet ouvrage me permet de comprendre toute l’erreur de ma motivation initiale. Cet archipel magnifique a bien plus à offrir qu’un vague écho des mythes qui peuplèrent ma jeunesse. Et honnêtement, ce bonheur indicible de glisser sur la longue houle du pacifique, je m’en passerai sans problème. En vrai, des fois, naviguer sur l’océan, c’est un peu monotone. En clair, ça peut devenir chiant comme la pluie. Et 3500 milles de Panama à Hiva Oa, sur un bout de polyester qui commence à donner de la bande du haut de ses 31 ans, ça ne pousse pas à l’euphorie. En vrai, ce livre traitant des Marquises me permettra de sortir du songe dans lequel m’a toujours plonger le simple fait d’entendre prononcé ce nom.
Non, définitivement, mon terrain de jeu, c’est l’atlantique. J’ai l’impression que c’est là que j’aurai trouvé mon Graal sur les mers. Et puis maintenant, j’ai d’autres chose à faire. j’ai hâte de m’y mettre.
Quant à René Guénon, c’est magique. Comment ai-je pu lire les 7 premiers chapitres sans sourciller ? Parce que Angéline me l’a conseillé probablement. N’empêche que c’est prodigieux. J’attends de lire la suite mais pour le moment, je me dis que mon ignorance est sans remède. Ou bien, peut-être que René, il a un peu trop abusé des paradis artificiels… En tout cas, c’est rigilo. Essence, substance, materia prima et materia secunda, quantité et qualité, merde ! Ressert nous un t’punch, ça va aller.
Dernière réflexion de ce « samedi soir sur la mer », il fallait bien que je me retrouve seul pour cette transat.

méduse
Méduse à voile

LUNDI 1ER JUIN 2020

à propos de René Guénon. Était-il indispensable, durant 6 chapitres, d’invoquer Platon, Aristote, Leibnitz… pour tourner autour du pot de substance et d’essence, de qualité et de quantité, et s’enfoncer dans la « materia prima » et la « materia secunda », pour commencer chapitre 7 à cracher son morceau, que l’on peut trouver censé et qui annonce peut-être une suite moins nébuleuse voire pompeuse, perdant certes un peu d’originalité mais qui peut avoir son intérêt ? A voir.
Ce soir, c’est soirée rosé ! Mon repas : Olives, noix de cajou et rosé. Putain, la rechute. J’avais tout bon jusqu’ici, un modèle de résilience. Légumes et fruits, communion avec l’océan, à 2 doigts de produire mon propre fromage de chèvres. Et pi voilà, j’écoute Solaar, « Qui sème le vent... » 1991, et Gainsbourg, « Bad news from the stars » et je réalise qu’ici, au milieu de l’atlantique, si je fais du fromage, il est pas vendu.... Et c’est parti ! Je me souviens tout d’un coup que le monde a pris la mauvaise direction. The wrong direction comme dirait Roisin. Quand j’écoute les mots de Solaar de 1991, j’ai l’impression d’un compte pour enfants. 30 ans, c’est sur, ça fait un bail. Mais entre-temps, tout est parti en couille méchant. C’est tout l’intérêt de l’expression artistique authentique. J’ai une vraie tendresse pour ça.
En attendant (en attendant quoi d’ailleurs….), j’ai quand même une chance de cocu de pouvoir profiter ce ce spectacle unique au milieu de l’océan. C’est sur, c’est pas donné à tout le monde d’apprécier ce genre de moments. Mais l’atavisme est une aide précieuse finalement.
Quand je commence à laisser libre court à mes délires, j’ai envie de partager ça avec ceux vers lesquels je navigue. Françoise, Fred, Marie… Que des meufs ! En même temps, les gonzes, je les connais et je me connais. On n’est pas plus intelligents ensembles. Sauf peut-être Fab, mais c’est plus compliqué que ça avec lui. D’abord, il est avec la meuf dont j’ai toujours été amoureux, même avant de la connaître, et en plus, c’est le seul mec qui peut me faire pleurer dès qu’il pousse la note.
Un coup d’oeil vers l’est , avant qu’il ne soit trop tard pour réagir. J’ai l’impression que les dieux sont avec moi ce soir et que la nuit sera calme mais pas trop. Pas de grains à l’horizon et du vent comme il faut. Ça roule.

JEUDI 4 JUIN 2020

7 jours que je suis parti. A vol d’oiseau, Pointe-à-Pitre est à 620 milles et les Açores à 1580. Je me trouve depuis 24h dans une zone sans vent où seuls quelques gros nuages presque orageux me permettent de faire des sauts de puce à vitesse raisonnable. 70 milles en 24h, on est pas sorti de la plage ! Je crois bien que j’ai eu mon compte de navigations océanes. Même si le plaisir est toujours là quand les conditions s’y prêtent, quand les oiseaux marins viennent satisfaire leur curiosité en tournant autour du bateau, quand les dauphins viennent jouer à l’étrave. Le problème, c’est qu’il faut sans cesse composer avec des conditions de mer et de vent qui n’ont aucunes raisons d’être favorables. Ça peut devenir lassant.
En attendant, je lis. René Guénon, je vais aller au bout. Par curiosité. On sent bien qu’il veut dire quelque chose à propos des sociétés « traditionnelles ». On sent bien aussi qu’il en a gros concernant le monde « moderne ». Quant à la science « moderne » ou les philosophes post-moyen âge, c’est carrément de la haine. Je me demande si un quelconque scientifique ou philosophe ne lui a pas piqué sa femme pendant la guerre. En fait, j’imagine que son discours, qui semble construit dans un premier temps selon une logique qui se veut rigoureuse, voire scientifique, n’est pas là pour détourner l’attention avant qu’il en vienne au fait à propos du monde subtil. Chamanisme, entités, et autres sciences « occultes », voilà de quoi il s’agit. Fallait-il pour autant insulter ses contemporains, totalement incapables selon lui de la moindre compréhension ni même réflexion. Le monde « moderne » n’a pour lui aucune aptitude à comprendre ces notions, sans qu’on sache d’ailleurs pourquoi, lui-même en est capable. Il a écrit ça en 1945, ça peut jouer sur son humeur. Au sortir de la 2ème guerre mondiale, on peut imaginer qu’il ait perdu la confiance dans les hommes de son époque. De là à traiter les scientifiques d’escrocs et les penseurs, de Descartes à Bergson en passant par Kant et Leibnitz, d’idiots à la limite de la malhonnêteté, ça me paraît un peu exagéré. D’autant que dans ses réflexions, tout n’est pas à jeter. Le règne de la quantité opposé à celui de la qualité par exemple, et l’évolution du monde moderne vers la première est une idée intéressante. En tout cas, je vais terminer cette lecture, surtout qu’en bon scénariste, il a intitulé les dernier chapitre : « la fin du monde ».
Voilà, c’est fini ! J’ai terminé la lecture de René Guénon. Pour longtemps je pense. La première chose qui me vient à l’esprit, c’est qu’il m’a ouvert l’esprit. Peut-être indirectement mais qu’importe. Si j’ai lu cet ouvrage jusqu’à la lie, c’est qu’il m’a été conseillé et même fourni par Angéline. Et justement, je me rends compte que malgré les années qui ont passé depuis l’époque où nous vivions ensemble, je reste son éternel abonné comme dirait Godfroy le Hardi. Parce que honnêtement, je ne suis pas preneur de ce genre de discours.
Concernant mon quotidien, il me confirme que « enough is enough » comme dirait Roisin. Malgré les heures que j’ai passées à analyser la météo jusqu’à y mettre tous les doigts (dans le cul de la poule), je suis dans une région où il ne fait pas bon partir en ballade avec un voilier. Une alternance de grains, avec des vents qui peuvent tourner à 180° et passer de 0 à 25 nœuds en 1 mn, et inversement. Surtout inversement d’ailleurs. On le dira jamais assez, la voile sans vent, c’est comme le kebab sans sauce blanche, c’est comme la vie sans amour, c’est comme l’amour sans poil. C’est chiant.

meduse
Méduse à voile




SAMEDI 6 JUIN 2020

Les milles passent, lentement mais sans problèmes majeurs pour le moment. On sera bientôt à la moitié du chemin jusqu’au Açores. Je lis pas mal. Je relis en fait. Sauf les 2 ouvrages prêtés par Raphaëlle traitant des Marquises. Intéressants. J’ai déjà compris une chose, c’est que l’endroit n’est pas très accueillant en bateau. Il n’y a qu’à constater les difficultés rencontrées par le bateau Aranui pour s’en convaincre.
Sinon, j’ai remis le nez dans Houellebecq, si je puis dire, « La possibilité d’une île ». Et du coup, je comprends autre chose, c’est que je suis définitivement un mec moyen. Jean-Michel A-peu-près, ça me va vraiment bien en fait comme surnom. Capable de soupçonner l’existence de l’« Inaccessible étoile » mais bien incapable de m’en approcher, ni même de la voir vraiment. Pour le surhumain, cherchez pas, y’a rien à voir, c’est pas ici. Et je navigue donc dans le normal en essayant d’oublier mes rêves d’absolu. Éteignez les étoiles, je suis pas de taille…
Dans le moyen par contre, je me démerde pas trop mal. Le bateau par exemple, il est comme moi, c’est pour ça qu’on s’entend pas si mal. Il menace toujours de jeter l’éponge mais finalement, finalement, il continue. Du coup, je suis là, au milieu de l’atlantique à écrire mes conneries en sirotant un t-punch, y’a plus dégueu comme destin. Je pourrais être en terrasse de ce bar maussade à Pointe-à-Pitre à attendre comme tout le monde le résultat dans la 3ème course qui m’a vu abandonner la fin de mon RSA. On était le 27 du mois, faut dire. C’est dans ce genre d’ambiance que j’excelle. Je crois que les gens me reconnaissent comme l’un des leurs, ils n’ont pas tort.
Moi, la patience, c’est pas mon truc. La liberté en revanche, enfin l’illusion d’une certaine liberté, ça me plaît. Alors, traverser en solo, c’est le feu et la glace en même temps. Je fais un routage de taré, comme si j’étais en course, et en même temps, je décide d’aller au nord-est, et puis non, je vire de bord pour une douzaine d’heure, et puis finalement, j’ai mis mon doigt dans le cul de la poule et je décide de gagner un peu plus au nord. Plus ou moins un mouvement Brownien le truc. En plus, j’ai pas fais la connerie qu’on avait faite avec Matthieu, j’ai de quoi vivre pénard jusqu’au 15 août… y’a juste cette putain de ciguatera qui me les brise, mais bon, apprentissage de la patience...

miroir
Miroir




LUNDI 8 JUIN 2020

Après une nuit trop calme, j’ai enfin rejoints la bascule de vent annoncée au sud-est. C’est peut-être le début de la face nord de l’anticyclone des Açores. Du coup une journée rapide mais ça s’est nettement dégradé ce soir. Le vent a mollit mais j’avance encore à bonne vitesse. Le temps lui a carrément tourné dégueulasse. Il faut même fermer la porte du bateau pour ne pas être inondé… Vu ce que je vois par moment à l’horizon, j’ai franchement réduit la toile, trop peut-être mais compte tenu de mon problème de point de fixation de l’étai, c’est plus sage et reposant. Je ne suis pas encore arrivé aux Açores, j’en serai même à la moitié demain… Je crois que ce qui est le plus pénible en bateau, c’est la l’angoisse constante de la casse. À portée de moteur, ça va encore, mais au milieu de l’atlantique, le moteur, c’est pas une option.
Bonne nouvelle, Houellebecq a tendance à m’ennuyer. Peut-être la séance d’écriture d’hier soir a-t-elle laissé des traces. Un chapitre important de mon « histoire ». Je m’en suis pas mal sorti je crois. Faut que je relise quand même. Je crois que le prochain chapitre ça sera du genre « 1969-Bagnolet », celui qui suit « 1968-La Belgique ». Mais je vais commencer par 1969 parce que c’est ma plus belle période à la cité les Rigondes. Entre 69 et 72, mes 3 dernières années à Bagnolet, j’avais entre 7 et 10 ans, j’avais un ami, j’avais un héros et j’étais heureux. En tout cas, j’ai toujours gardé la nostalgie de ma vie en région parisienne, probablement du fait de ces 3 années.
D’ailleurs, le rosé aidant, je vais peut-être m’y mettre dès maintenant.


MARDI 9 JUIN 2020

Aujourd’hui, nous avons dépassé la moitié de la distance jusqu’aux Açores. Ça fait 2 jours que les conditions sont pas loin d’être idéales, le bateau avance bien, sur la route et ne semble pas trop souffrir. Ça tombe bien parce que sa capacité à endurer les efforts me semble loin d’être nominale. Normalement, demain matin je serai passé sous la barre des 1000 milles restant. Ça n’a l’air de rien mais sur ce genre de traversée, psychologiquement, ça compte un peu quand même. J’ai bien l’impression que mon plan initial sur la route à suivre pour rejoindre un flux de sud-est 10 jours après le départ a fonctionné. C’est de la chance en fait parce que les prévisions météo à 10 jours, c’est un peu comme les pronostics pour le loto. Enfin ici, à cette période de l’année, c’est peut-être un peu plus réaliste.
Aujourd’hui, j’ai fait une pizza tout à fait correcte. Ça n’a aucun intérêt mais du coup je repense à ce restaurant de Cienfuegos à Cuba, sensé être la meilleure pizzeria de la ville, voire du pays. Ce que j’ai fait aujourd’hui, sur un bateau au milieu de l’atlantique, c’est l’Italie à l’état pur à coté de leur merde. Comment est-il possible d’être dans l’erreur à ce point ? Même s’ils n’ont aucune référence en terme de pizza, ils doivent bien se rendre compte, et surtout leur clients, que c’est de la merde ce qu’il servent. Ça restera un mystère pour moi.
Le jours passent gentiment, sans avaries nouvelles, ce qui est bien. Je lis une bonne partie de la journée, je surveille la marche du bateau régulièrement et j’écris un peu, plutôt le soir. C’est assez simple. Sans vivre des moments d’extase, je ne peux pas dire que je m’ennuie. C’est quelque chose que je n’ai jamais vraiment compris. Ça doit être lié au caractère instable de la situation en bateau. Tout bouge, tout peut casser à tout moment, rien n’est figé, posé. C’est d’ailleurs ce qui me pèse un peu maintenant. J’aimerais bien maintenant pouvoir profiter d’un espace vital moins changeant, plus mesuré dans ses évolutions. En clair, regarder pousser des radis est quelque chose qui m’attire en ce moment. Bon c’est peut-être une erreur d’appréciation mais en tout cas c’est de ça dont j’ai envie.

pain
Pain




JEUDI 11 JUIN 2020

Ce qui est chiant en bateau, c’est la mer. C’est sur, dit comme ça, ça paraît idiot. Mais en vrai, les vagues, ça n’aide pas. Ça ralentit le bateau, ça empêche de faire plein de trucs, comme dessiner par exemple. La seule chose un peu utile, c’est d’offrir aux oiseaux marin l’occasion de planer au raz de l’eau pour disparaître derrière une vague puis ré-apparaître un peu plus loin, ça c’est joli. Sinon, définitivement, les vagues, c’est chiant, en mer. Bien sur, sur la côte c’est différent. Calé en terrasse d’un bar en front de mer, genre à Biarritz par exemple, et regarder les déferlantes s’écraser sur les rochers, ça c’est cool ! Sinon, moi je dis que le mieux, ce serait de répandre une bonne couche d’hydrocarbure sur la surface des océans, et ça serait tout de suite plus sympa. À peine de petites ridules à la surface, fini les ouragans. Et puis on pourrait même y adjoindre une substance filtrant les UV pour ceux qui aiment les après-midi à la plage.
La transat suit son cours, normalement. Les avaries me laissent un peu tranquille. Il y a toujours le point de fixation de l’étai qui n’est pas au mieux, j’ai dû renforcer avec un autre bout pour m’assurer que tout ne va pas partir à la flotte, le mat avec, mais ça semble tenir, même si le mousqueton que j’avais mis il y a quelques jours n’est pas au mieux. Il faut juste rester vigilent et savoir réduire le génois sans attendre le gros coup de vent. Aux Açores, je reverrai le truc pour finir le voyage un peu plus serein.
Je ne regrette absolument pas ma décision de faire cette transat en solo. Ça n’a rien à voir avec la même chose en équipage, fut-il réduit à 1 équipier. Mener un équipage à bon port et naviguer en solitaire n’ont rien à voir. Les solutions de navigation sont différentes, les réflexions et le mode de vie aussi. Chaque fois que je croise un navire, j’allume la radio au cas ou mais le plaisir est intense d’imaginer le gars à la passerelle, surveillant ma trajectoire et se faisant la réflexion : qu’est-ce que ce bateau minuscule fait ici, au milieu de nulle part. Moi au moins je suis payé pour ça. C’est vrai que le bateau est minuscule. Ce soir, je suis à 800 milles des Açores et j’ai déjà l’impression d’arriver. En fait c’est pour dans 8 à 10 jours. Je pense quelque fois à ces navigateurs du passé qui suivaient un route approximative, voire totalement hasardeuse, et qui à un moment découvraient un côte qui se détachait de l’horizon qui avait été le leur pendant des semaines ou des mois. Aujourd’hui, c’est bien différent. L’électronique me guide et je pourrais presque prévoir à l’heure près quand je vais voir apparaître l’île de Faial. Mais ça ne change pas le fait que mon horizon est plat et circulaire depuis 2 semaines et que bientôt, le regard va s’accrocher à un relief et ce sera la fin de la transat.

VENDREDI 12 JUIN 2020

Une histoire simple.
Ce soir, je me sens un peu comme Alvin Straight dans le film de David Lynch. J’avance doucement, vers le nord à présent. C’est pas la route mais c’est pas moi qui choisi. En fait, l’atlantique nord, c’est assez simple. Au sud du 35ème parallèle nord, le vent est globalement d’est, c’est là que j’évolue et que je tente d’aller… à l’est. Au nord, c’était les corons, mais c’est aussi les régimes d’ouest parce qu’il faut bien équilibrer l’équation au risque de priver d’air tout le vieux continent qui n’a pas besoin de ça pour avoir du mal à respirer. Je trouve que cette façon de voyager vaut bien une tondeuse à gazon. Tous les soirs, les étoiles… Et le temps n’a plus d’importance. Je suis parti de Pointe-à-Pitre avec les vieux réflexes, routage au petits oignons, cette fois je vais faire un temps… Mais putain, on dirait que j’ai rien appris de mes voyages. L’hiver prochain, quand je serai tanké au fin fond du trou du cul du monde, sous la pluie, j’aurai plus que mon expérience pour me montrer ou c’est que c’est que c’est important de regarder (je lis Desproges en ce moment). Et ça commence à rentrer. Aujourd’hui même. Peut-être parce que justement, il a fallut changer de cap parce que Éole l’a décidé ainsi. Et même si je suis un peu lent à la comprenette, je finis par saisir le sens de tout ça.
C’est pas mal d’enchaîner Houellebecq et Desproges. Ils ont des points communs. Surtout le 2ème. Houellebecq, il est brillant, intelligent, et il me fait penser à Isabelle, c’est elle qui m’avait offert « Les particules élémentaires ». Mais Déproges, il est tout ça et en plus il est humain. Il a peur de la mort, il a quelque chose à perdre. Ça rend son propos plus touchant. Mais l’un et l’autre n’ont pas su ou n’ont pas pu dépasser le stade (anal) du cynisme. J’ai encore cet espoir, et d’être là, en plein océan, sur un voilier, m’aide assurément à y parvenir.
En tout cas, le voyage d’Alvin Stright, de Laurentz au Wisconsin en tondeuse à gazon, a quelque chose de rassurant, d’initiatique. J’en ai versé quelques larmes. Et pourtant, c’est au moins la 3ème fois que je mate ce film, comme tout ceux du grand David (le beau David, c’est Bowie, le grand, c’est Lynch).
Chaque fois que je pars dans ce genre de digressions, je pense à quelques personnes qui me manquent. Fred, Marie, Marine, Françoise (merde, que des meufs), Fabien (mais ça compte pas). Je m’en vais les retrouver sitôt le reste de l’océan traversé.

oreille
téléphone maison




LUNDI 15 JUIN 2020

Dans 5 minutes, je sors mon nouveau pain du four. Je suis devenu un expert en boulangerie. Le repas de ce soir, paté de campagne sur du pain tout juste sorti du four et un petit verre de rhum parce qu’on est pas des bêtes.
La vie suit son cours. La dernière réparation du point de fixation de l’étai me convient mieux et le génois a presque une allure normale. Surtout, je sens que le poids de la préoccupation à ce sujet a baissé. A part ça, je bouffe du près et encore du près. Quelqu’un a dû décider que je me casserai le cul pour arriver aux Açores ou alors ils y ont construit une soufflerie monstrueuse car le vent vient sans cesse des Açores depuis pas mal de temps. Mais j’y arriverai quand même. Moins vite, c’est tout. De toute façon, je me suis déjà scié une guibole, je m’en ferai installer une toute nouvelle une fois arrivé, téléscopique celle-là.
Voilà, le pain est cuit. Parfait ! y’a plus qu’à ouvrir le paté et s’envoyer un petit rhum Damoiseau.
J’ai commencé le bouquin de Hermann Hesse, le Loup des steppes. Peut-être que la solitude, le rhum ou l’âge me rendent débile. Peut-être un peu les 3. Mais pour le moment, je ne comprends pas bien l’intérêt de l’ouvrage. Rudolf Hess, sa vie, son œuvre, ça c’est dans mes cordes. Mais Hermann pour le moment, ça ne me plonge pas dans des abymes de réflexions intenses. Sans doute que j’ai quitté les rivages obscurs de l’introspection stérile. Je parle pour moi bien sur. Peut-être aussi que la succession des couchers et des levers de soleil sur l’atlantique n’aident pas à être réceptif à ce genre de propos. Mais je vais aller au bout. Ça serait dommage de passer à coté de quelque chose, si j’ai une chance de le comprendre.

MERCREDI 17 JUIN 2020

Le jour se lève sur ma banlieue. Je change l’heure « officielle » du bateau, il est donc 6h45 et il me reste en gros 500 milles à parcourir. Je n’ose plus prévoir quoi que ce soit vu les conditions que j’aie depuis 5 jours. Cet anticyclone des Açores a une petite tendance à jouer avec mes nerfs cette fois encore.
Hier, j’ai passé la journée à lire pour finr le Loup des steppes. J’aime assez l’écriture. Parfois je trouve même des idées intéressantes. Mais globalement, c’est pas fait pour moi. Trop con peut-être. Sinon j’ai un autre avis, plus tranché, c’est qu’il ne suffit d’aimer Goethe et Mozart et de trouver que la guerre c’est pas bien pour écrire un chef d’oeuvre.

VENDREDI 19 JUIN 2020

J’ai passé la nuit arrêté. Vent nul ! Ce matin c’est pas mieux. Une petite nouveauté ce matin à 9h00 TU, je suis suivi, et même rattrapé, par un navire qui n’apparaît pas à l’AIS. Il n’a pas l’air très gros, c’est un moteur, sans AIS c’est peut-êttre la douane ou les autorités des Açores, mais à 400 milles des Açores, ça me semble un peu loin. Nous allons voir dans l’heure qui vient parce qu’il semble bien vouloir me rejoindre…
Orgueilleux que je suis. Il ne s’intéressait nullement à moi mais passait simplement par là. Un navire militaire français, tout blanc, avec sur le pont des antennes à n’en plus finir. De quoi écouter l’univers entier.
J’avais prévu large pour l’avitaillement, et j’ai bien fait. Je n’ai jamais vu l’océan dans cet état aussi longtemps. Le miroir d’eau c’est la mer en furie à coté. Même pas une ondulation qui fait battre les voiles, ça m’arrange en un sens. Mais à ce rythme là, j’arrive jamais ! À 380 milles de Horta, c’est quand même idiot.
J’ai quand même réussi l’exploit d’avoir une sérieuse otite à l’oreille droite. Hier, ça faisat bien mal mais en fin de journée, elle à percé. Depuis, ça va nettement mieux. Et puis c’est une chose que je maitrise assez bien, l’otite, pour en avoir fait des centaines. Ça n’a même pas joué sur le moral.
« Et soudain, l’absurdité de la situation lui apparut comme une évidence. ». Bon c’est vrai que j’ai fêté la cuisson du nouveau avec du Damoiseau. Soit dit en passant, le meilleur pain que j’ai jamais réussi. Avec un peu de mélange d’huile d’olive, d’ail de Cuba et de fleur de sel de Guérande, c’est une tuerie. Mais au-delà de ça. Je suis par 35° nord et 35° ouest, en gros, le vent a définitivement déserté la région, du coup je peux envisager une arrivée aux Açores dans 6 mois si tout va bien, et donc, je picole un petit rhum 50° des Antilles et tout va bien. Tu m’étonnes qu’ils soient un peu lents à Pointe-à-Pitre. A ce régime là, tu comprends vite le sens de la vie. Ce petit moment de claivoyance au milieu de nulle-part fera à tout jamais partie de mon voyage. Cet instant est une pure magie ! C’est beau. Je sais bien que ça va finir par repartir, que je vais arriver à Horta, et puis sur les côtes françaises. Mais ce moment est très beau. Quand tout sera parti en couilles, c’est à dire dans pas longtemps à mon avis, « je garderai, pour habiller mon âme » le souvenir de ce coucher de soleil par 35 nord et 35 ouest.

coucher
Couleurs


coucher
Couleurs

SAMEDI 20 JUIN 2020

Faut quand même être solide psychologiquement pour supporter cette fin de transat. Ça fait 6 jours que j’ai plus de vent et 3 jours qu’il est quasi nul. Aujourd’hui, 43 milles en 24h, moins de 2 nœuds de vitesse moyenne. Il reste 323 milles à parcourir pour arriver à Horta mais si les conditions restent identiques, ça veut dire 1 semaine ! J’ai plus de tabac, j’ai plus de bière, ça j’avais plus ou moins prévu. Je peux encore faire à manger correctement, heureusement. Le truc, c’est que la pression est si élevée sur une zone grande comme la France que je dois bien me rendre à l’évidence, ça va être comme ça jusqu’à Horta. Putain de moine, c’est chaud quand même. En plus, mon otite s’est réveillée. C’est pas forcément très douloureux mais je suis carrément sourdingue de l’oreille droite. Coté équilibre, c’est moyen. Autant dire que le moral est moyen ce soir. Je sais que ça restera dans mon album personnel de transat en solo mais c’est pas évident à vivre.

LUNDI 22 JUIN 2020

1h30 du matin. En fait même plutôt 2h30 TU, ce sera l’heure des Açores, je changerai demain. Le rythme du sommeil en bateau s’établit toujours comme ça pour moi. Des périodes de 2h environ tout au long des 24h d’une journée. Du coup, la nuit, c’est souvent vers cette heure ci que je me lève. Je retournerai dormir dans 1h ou 2 jusqu’au lever du soleil.
Le calvaire est peut-être terminé. Dimanche, j’ai navigué à 4 nœuds vent arrière, les voiles en ciseau et cette nuit la vitesse oscile entre 4 et 5 nœuds. Espérons que ça va tenir comme ça. J’ai un peu hâte d’arriver à Horta et d’aller voir un médecin pour mon otite de l’oreille droite. Elle est sévère. Peut-être la plus forte de ma vie d’adulte. C’est bizare d’avoir choppé ça en bateau, je me renseignerai pour savoir exactement ce que c’est et comment c’est possible d’attraper ça au bout de 3 semaines de transat.
Je me demande ce que sont devenues les conditions d’accueil à Horta concernant la pandémie mondiale. J’ai mis le sujet de coté pendant 1 mois. Pas de news. Ce qui serait bien, c’est que je ne retombe pas dans ma boulimie d’informations, d’autant que je sais ce qu’elle valent. C’est comme si ce brouhaha m’était nécessaire pour trouver ma place. Il y a sans doute mieux à faire. Apprendre par exemple. Je pourrais remplacer mon heure de lecture de toutes les news au petit déj’ par la lecture d’une ressource sur un sujet qui m’intéresse. Il faudrait que je me constitue une réserve de ressources et que je l’entretienne dès que j’en ai l’occasion pour pouvoir me servir le matin au petit déj’, comme les céréales ou les fruits. Il faut éviter de chercher l’info à ce moment là parce que là c’est l’échec assuré. Pas con ça. Le placard à ressources. En tout cas, ça me rendra pas plus con et ça me fera moins de mal que google-news.

Voilà, si les conditions restent comme ça jusqu’à demain, j’arriverai demain après-midi à Horta. C’est pas que je sois si pressé de me poser au ponton mais j’aimerais bien voir un médecin ORL parce que je suis complètement sourd de l’oreille droite. La douleur, je gère à peu près bien avec un doliprane de temps en temps mais niveau sonore c’est HS. J’espère que ce n’est que temporaire.
Je serai peut-être obligé de passer une nuit de plus en mer, histoire d’arriver à des heure ouvrables à Horta. On verra.
Cette histoire d’otite me gache un peu la fête, faut bien le dire. Je ne sais pas quelles sont les conditions d’accueil mais j’aimerais bien rester quelques jours histoire de régler ce problème de santé et d’arranger aussi l’étai un peu mieux. Horta, avant l’apocalypse pandémique, c’était connu pour être une escale obligée de tout bateau de retour des Antilles. Il y a 4 ans, j’avais choisi d’attérir à Ponta Delgada sur Sao Miguel un peu par hazard. J’avais contacté par radio un paquebot sur le chemin pour avoir la météo et sa destination était Sao Miguel. Du coup je suis content d’accoster à Horta, petit port mythique de tout plaisancier transatlantique.
J’ai craqué finalement. Ce soir, je fume un Cohiba en provenance directe de Cuba. C’est bon cette merde ! Pour le corps et pour l’esprit. Surtout pour l’esprit. Histoire de me plonger à nouveau dans ce voyage en mer Caraïbe. Un verre de rhum Damoiseau et un Cohiba, je serai pas plus intelligent après mais plus détendu, c’est certain.

cohiba
Cohiba

MERCREDI 24 JUIN 2020

Après une nuit passée au large de l’île de Faial, sans voile, à la dérive, je me suis remis en route pour arriver à Horta ce matin. Les conditions d’accueil sont évidemment particulières du fait du COVID. Mouillage dans le port et interdiction de quitter le bateau. Mais on est au Portugal et tout ça se fait dans la joie et la bonne humeur. Ils sont vraiment cool ces portugais. Demain, je serai convoqué pour subire un test virologique et vendredi, je devrai pouvoir aller à terre. En attendant, 3 personnes du Café Sport de Horta sont passées me voir pour me proposer de faire des courses pour moi et même de me livrer le repas du soir, car c’est aussi un resto. Vraiment adorables ces gens. J’ai commandé un « steak de la terre » et une bouteille de rouge. Ça va mal finir, je le sais, mais ça fera du bien quand-même.

Açores
Açores

JEUDI 25 JUIN 2020 - 19H52

26 jours pour aller de Pointe-à-Pitre à Horta. Définitivement, la transat retour, c'est plus compliqué que l'aller. Je vais passer quelques jours ici et puis après je repartirai vers la Bretagne. Peut-être vers Loctudy, histoire d'aller voir Françoise. Pendant ces 4 semaines, j'ai écrit ce qui suit.

Horta
Portugais masqués